Le premier objet qui s’offrit à ma vue quand j’atteignis la côte, ce fut la mer, ainsi qu’un bateau au qui attendait sa cargaison. Ce spectacle m’emplit d’un étonnement sans borne, qui se mua bientôt en terreur quand on me transporta à bord. Aussitôt, quelques hommes d’équipage me tournèrent et me retournèrent en tous sens pour voir si j’étais solide, et j’acquis alors la certitude que j’avais pénétré dans un monde de démons et qu’ils allaient me tuer. […] Terrassé par l’horreur et l’angoisse, je tombai inanimé sur le pont et perdis connaissance.
Quand je recouvrai quelque peu mes esprits, je vis près de moi quelques Noirs dont je pensai qu’ils étaient de ceux qui m’avaient amené à bord et avaient été payés pour cela ; ils me prodiguèrent des paroles d’encouragement, mais ce fut en vain. Je leur demandai si ces hommes blancs au regard effrayant, avec leurs figures rouges et leurs cheveux flottants n’allaient pas nous manger. Ils me dirent que non, et un homme d’équipage m’apporta un peu d’alcool dans un verre, mais, comme il me faisait peur, je ne voulus rien accepter de lui. […] Peu après, les Noirs qui m’avaient amené à bord s’en furent, me laissant plongé dans le désespoir. Je me vis alors privé de toute chance de retrouver mon pays natal. […]
Peu de temps après, je trouvai parmi les pauvres enchaînés des hommes de mon propre peuple, ce qui me soulagea quelque peu. Je [leur demandai] ce que ces hommes projetaient de faire de nous ; ils me donnèrent à entendre qu’on nous transportait au pays de ces hommes blancs pour nous faire travailler pour eux […]. Quand le bateau où nous nous trouvions eut embarqué toute sa cargaison, ils firent toute sorte de préparatifs avec une foule de bruits effrayants, et on nous fourra dans […]. L’exiguïté du lieu et la chaleur du climat, ajoutées à la densité de population du bateau, si tassée qu’il restait à peine à chacun de quoi se retourner, nous coupaient presque la respiration […]. L’air devint bientôt irrespirable, à force de pestilences diverses, et provoqua parmi les esclaves des maladies dont beaucoup moururent […]. Cette situation misérable était encore aggravée par l’humiliation des chaînes, qui devenaient insupportables.
D’après La Véridique Histoire par lui-même d’Olaudah Equiano Africain, esclave aux Caraïbes, homme libre, traduit de l’anglais par Claire-Lise Charbonnier, Éditions caribéennes, 1987, publié par les Éditions L’Harmattan
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