De la vie de (mort en 1285), nous ne savons que peu de choses, même son nom véritable nous est inconnu : le surnom « rustebeuf » signifie « bœuf vigoureux ». Après une enfance en Champagne, ce poète qui fut d’abord un clerc aurait ensuite mené à Paris une carrière de jongleur. Sa poésie est souvent satirique, notamment envers les moines et les ordres religieux, mais également empreinte de lyrisme : ses complaintes traitent souvent des conditions difficiles de la vie du poète, sans cesse à la recherche de protecteurs.
Que sont mes amis devenus
Qui m’étaient si liés,
Que j’avais tant aimés ?
Je les crois bien clairsemés1 ;
Faute d’engrais :
Les voilà maintenant disparus.
Ces amis-là ne m’ont pas bien traité :
Jamais, de tout le temps que Dieu multipliait
Mes épreuves et difficultés,
Un seul ne vint à mes côtés.
Le vent, je crois, me les a enlevés,
L’amitié est morte ;
Ce sont amis que vent emporte,
Or il ventait devant ma porte :
Et le vent les a emportés
Aucun ne m’a jamais réconforté
Ni ne m’a donné un peu de son bien.
De cela je retiens
Que le peu que nous avons, un ami nous le prend ;
Mais c’est trop tard qu’il se repent
Celui qui a mis
Trop d’argent à se faire des amis,
Car pas un de sincère, même à demi
Ne lui offre une aide opportune.
Je cesserai donc de courir la Fortune
Et je m’appliquerai à retrouver mon bien
Si j’y parviens.
Que sunt mi ami devenu
Que j’avoie si pres tenu
Et tant amei ?
Je cuit qu’il sunt trop cleir semei ;
Il ne furent pas bien femei,
Si sunt failli.
Iteil ami m’ont mal bailli,
C’onques, tant com Diex m’assailli
En maint costei,
N’en vi . I. soul en mon ostei.
Je cui li vens les m’at ostei,
L’amours est morte :
Se sont amis que vens emporte,
Et il ventoit devant ma porte,
Ces enporta,
C’onques nuns ne m’en conforta
Ne riens dou sien ne m’aporta.
Ice m’aprent
Qui auques at, privei le prent ;
Et cil trop a tart ce repent
Qui trop a mis
De son avoir a faire amis,
Qu’il nes trueve entiers2 ne demis
A lui secorre.
Or lairai donc Fortune corre,
Si attendrai a moi rescorre,
Se jou puis faire.
Rutebeuf, La Complainte Rutebeuf, vers 110 à 136, deuxième moitié du xiiie siècle, traduit de l’ancien français par Julien Téchoueyres et Agnès de Ferluc
Maître de l’Échevinage, Allégorie de la roue de la Fortune, enluminure du manuscrit de De Civitate Dei d’Augustin d’Hippone, xve siècle, BnF, Paris BnF
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Le 21 Octobre 2010
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