L'écoulement du temps dans la vie humaine est un thème particulièrement prisé par les poètes de toutes les époques, qui en ont fait des évocations touchantes, graves ou crues, résignées ou tourmentées. Tout au long du Moyen Âge et plus encore à partir de la Renaissance, ils reprennent souvent des citations d'écrivains antiques.
Les « lieux communs » sur le temps
L'invitation à profiter des plaisirs de la vie avant que la jeunesse ne soit passée est joliment résumée par l'expression du poète romain Horace : Carpe diem (« Cueille le jour », c'est-à-dire : « Profite du temps présent », Odes, ier siècle
av. J.-C.). Il faut boire, manger et s'amuser en cette vie, car cela ne sera plus possible après la mort. C'est souvent l'homme qui invite la femme qu'il aime à profiter du temps présent, et à répondre à son amour (rôle néanmoins endossé par une femme, Louise Labé, dans le texte 1). Ronsard a repris ce lieu commun dans des poèmes célèbres (texte 2). L'expérience est parfois douloureuse et le bilan des moments passés se teinte d'amertume, ce que Marbeuf sait souligner avec une virtuosité baroque (texte 3).
Fugit irreparabile tempus: « le temps s'enfuit, de façon irréparable » écrivait Virgile (Géorgiques, ier siècle av. J.-C.). Ne lui résistent ni les vaines actions ni les faux amis (texte 4). Villon a exprimé la détresse devant la mort dans son long Testament, en reprenant le thème médiéval de l'Ubi sunt qui ante nos fuerunt ? (« où sont passés ceux qui nous précédèrent ? », texte 5). L'homme que « la peur de la mort » tourmente (Timor mortis conturbat me, extrait d'une prière pour les morts) se rassure avec l'idée que la mort, sort inévitable et commun à tout homme, délivre des peines de la vie. Dans l'amour, la mémoire des moments heureux soutient cependant une fidélité qui pourrait chanceler à l'heure de la vieillesse (texte 6).
Memento mori : « rappelle-toi que tu vas mourir » : on prétend que, dans la Rome antique, un esclave était chargé de répéter cette phrase au général romain dont on fêtait le triomphe. Cette phrase désigne toutes les œuvres d'art qui rappellent aux hommes qu'ils vont mourir et que toutes leurs entreprises ne sont que vanité (c'est-à-dire vides et orgueilleuses). Vanitas vanitatum, et omnia vanitas, disait l'Ecclésiaste (« Vanité des vanités, tout est vanité », Livre de l'Ecclésiaste, I, verset 2). Les ruines font méditer sur l'inconstance de la fortune et la fragilité des choses humaines (texte 7). Elles inspirent nostalgie et mélancolie et suscitent souvent la question : « si tout est vain, qu'est-ce qui mérite d'être vécu ? »
Pourquoi choisir la poésie pour évoquer le temps
Pour écrire un poème, mais aussi pour le lire ou le réciter, il faut prendre du temps. Un poème écrit peut être mémorisé, conservé ou transmis, et permet de garder le souvenir de ce qu'on aurait peut-être oublié : certains poètes se vantent ainsi d'« immortaliser » leur dame (texte 2). Les jeux de répétitions peuvent enfin évoquer les regrets lancinants de ce que le temps menace d'emporter. Une forme poétique comme la ballade, par son refrain entêtant, s'y prête avec grâce.
Ces poèmes se parent d'images, parfois devenues stéréotypes. Ainsi, Ronsard aime à prendre la beauté éphémère des roses comme point de comparaison pour évoquer celle des femmes. Les métaphores météorologiques, telles celles du vent qui souffle (texte 4) ou de la neige évanescente (texte 5), sont également un heureux moyen d'exprimer les changements causés par le temps.
Suggestions de lectures complémentaires
- Maurice Scève, « Comme Hécate », Délie, 1544.
- Louise Labé, « Je vis, je meurs », Sonnets, 8, 1555.
- Philippe Desportes, « Le temps léger s'enfuit sans m'en apercevoir », Les Amours de Cléonice, sonnet XXI, 1583.
- Jean de Sponde, « Mais si faut-il mourir », Méditations sur les psaumes et essais de quelques poèmes chrétiens, 1588.
- Jean-Baptiste Chassignet, « Nous n'entrons point d'un pas plus avant dans la vie… », Mespris de la vie et consolation contre la mort, XLIV, 1594.
- Pierre Corneille, « Stances à Marquise », 1658.
La méditation sur le temps prend d'autres formes que la poésie. Connu pour ses oraisons funèbres des grands personnages de la cour de Louis xiv, Bossuet (1627-1704) fut le précepteur du Dauphin et rédigea d'importants ouvrages. Grand personnage de l'Église catholique de l'époque, il croyait que la vie humaine conditionnée par le temps ne finit pas à la mort mais se prolonge dans l'éternité. Il n'en accorda pas moins d'importance à la vie terrestre et à la manière de bien la conduire, en s'appuyant sur la sagesse biblique.
Le prince doit savoir connaître les occasions et les temps
C'est une des principales parties de la science des affaires, qui toutes dépendent de là. « Chaque chose a son temps, et tout passe sous le ciel dans l'espace qui lui est marqué. Il y a le temps de naître, et le temps de mourir ; le temps de planter, et le temps d'arracher ; le temps de blesser, et le temps de guérir ; le temps de bâtir, et le temps d'abattre ; le temps de pleurer, et le temps de rire ; le temps d'amasser, et le temps de répandre ; le temps de couper, et le temps de coudre (c'est-à-dire le temps de s'unir, et le temps de rompre) ; le temps de parler, et le temps de se taire ; le temps de guerre, et le temps de paix. Dieu même fait tout en certains temps. »
Si toutes choses dépendent du temps, la science des temps est donc la vraie science des affaires, et le vrai ouvrage du sage. Aussi est-il écrit « que le cœur du sage connaît le temps, et règle sur cela son jugement. »
C'est pourquoi il faut dans les affaires beaucoup d'application et de travail, « chaque affaire a son temps et son occasion ; et la vie de l'homme est pleine d'affliction, parce qu'il ne sait point le passé, et il n'a point de messager qui lui annonce l'avenir. Il ne peut rien sur les vents ; il n'a point de pouvoir sur la mort ; il ne peut différer quand on vient lui faire la guerre ». Nul ne fait ce qu'il veut : une force majeure domine partout : les moments passent rapidement et avec une extrême précipitation ; qui les manque, manque tout.
Jacques-Bénigne Bossuet, Politique, V, 9e proposition (extrait), pub. posth. 1709
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Le 21 Octobre 2010
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