Charles Baudelaire (1821-1867) fut à l’origine de la modernité poétique. Orphelin de père, il détestait son beau-père qui l’encouragea à embarquer pour Calcutta afin de l’éloigner de ses mauvaises fréquentations parisiennes. Arrivé sur l’île Bourbon, actuelle île de la Réunion, il décida de renoncer à l’Inde et de rentrer en métropole. Ce voyage exacerba sa sensibilité et l’initia à la poésie de l’exotisme, que l’on retrouva plus tard dans ses Fleurs du Mal ou ses Petits Poèmes en prose, ses deux recueils les plus célèbres.
La femme à laquelle Baudelaire s’adresse ici, à la demande de son mari, est Mme Autard de Bragard, une dame créole (le terme désigne à l’époque une femme blanche née dans les îles, qu’on appellerait aujourd’hui franco-mauricienne). Ce couple de colons, d’origine française, l’avait accueilli lors d’une escale sur l’île Maurice pour une quinzaine de jours.
La beauté de la femme qu’il célèbre devient aussi exotique que le paysage qui l’environne, sans perdre la majesté raffinée des dames des cours anciennes.
À une dame créole
Au pays parfumé que le soleil caresse,
J’ai connu, sous un d’arbres tout
Et de palmiers d’où pleut sur les yeux la paresse,
Une dame créole aux charmes ignorés.
Son teint est pâle et chaud ; la brune enchanteresse
A dans le cou des airs noblement maniérés ;
Grande et svelte en marchant comme une chasseresse,
Son sourire est tranquille et ses yeux assurés.
Si vous alliez, Madame, au vrai pays de gloire,
Sur les bords de la Seine ou de la verte Loire,
Belle digne d’orner les antiques manoirs,
Vous feriez, à l’abri des ombreuses retraites,
Germer mille sonnets dans le cœur des poètes,
Que vos grands yeux rendraient plus soumis que .
Charles Baudelaire, « À une dame créole », écrit en 1841 sur l’île Bourbon, Les Fleurs du Mal, poème LXI, 1857
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