(1816-1855) est une romancière anglaise. Elle connut une enfance austère affectée par la mort précoce de sa mère et de deux de ses sœurs. Institutrice puis gouvernante, elle finit par s’adonner à son besoin d’écrire. Ses sœurs Anne et Emily sont aussi connues pour leurs romans. Elle se maria mais mourut jeune, probablement enceinte. Dans Jane Eyre, son chef-d’œuvre, elle met en scène une femme à la grande force de caractère, très indépendante pour son époque.
Jane Eyre, jeune fille orpheline, est devenue préceptrice d’une certaine Adèle. Elle va enfin rencontrer M. Rochester, le tuteur d’Adèle, mystérieux propriétaire du manoir où elle se trouve depuis trois mois. Mme Fairfax, l’intendante des lieux, la convie au moment du thé.
« Voilà Mlle Eyre, » dit tranquillement Mme Fairfax.
Il s’inclina, mais sans cesser de regarder le chien et l’enfant.
« Que Mlle Eyre s’asseye, » dit-il. Son salut roide1 et contraint, son ton impatient, bien que cérémonieux, semblaient ajouter : « Que diable cela me fait-il, que Mlle Eyre soit ici ou ailleurs ? pour le moment, je ne suis pas disposé2 à causer avec elle. »
Je m’assis sans embarras. Une réception d’une exquise politesse m’aurait sans doute rendue très confuse. Je n’aurais pas pu y répondre avec la moindre élégance ou la moindre grâce, mais cette brutalité fantasque3 ne m’imposait aucune obligation, au contraire, en acceptant cette boutade4, j’avais l’avantage. D’ailleurs, l’excentricité 5du procédé était piquante, et je désirais en connaître la suite. […]
« Voulez-vous passer cette tasse à M. Rochester ? me dit Mme Fairfax. Adèle pourrait la renverser. »
Je fis ce qu’elle me demandait. Lorsqu’il prit la tasse de mes mains, Adèle, pensant le moment favorable pour faire une demande en ma faveur, s’écria :
« N’est-ce pas, monsieur, qu’il y a un cadeau pour Mlle Eyre dans votre petit coffre ?
— Qui parle de cadeau ? dit-il d’un air renfrogné ; vous attendiez-vous à un présent, mademoiselle Eyre ? Aimez-vous les présents ? »
Et il examinait mon visage avec des yeux qui me parurent sombres, irrités et perçants.
« Je ne sais, monsieur, je ne puis guère en parler par expérience ; un cadeau passe généralement pour une chose agréable.
— Généralement ; mais vous, qu’en pensez-vous ?
— Je serais obligée d’y réfléchir quelque temps, monsieur, avant de vous donner une réponse satisfaisante. Un présent a bien des aspects, et il faut les considérer tous avant d’avoir une opinion.
— Mademoiselle Eyre, vous n’êtes pas aussi naïve qu’Adèle ; dès qu’elle me voit, elle demande un cadeau à grands cris ; vous, vous battez les buissons.
— C’est que j’ai moins confiance qu’Adèle dans mes droits ; elle peut invoquer le privilège d’une vieille connaissance et de l’habitude, car elle m’a dit que de tout temps vous lui aviez donné des jouets ; quant à moi, je serais bien embarrassée de me trouver un titre, puisque je suis étrangère et que je n’ai rien fait qui mérite une marque de reconnaissance.
— Oh ! ne faites pas la modeste ; j’ai examiné Adèle, et j’ai vu que vous vous êtes donné beaucoup de peine avec elle ; elle n’a pas de grandes dispositions6, et en peu de temps vous l’avez singulièrement améliorée.
— Monsieur, vous m’avez donné mon cadeau, et je vous en remercie. La récompense la plus enviée de l’instituteur, c’est de voir louer les progrès de son élève.
— Oh ! oh ! », fit M. Rochester ; et il but son thé en silence.
Charlotte Brontë, Jane Eyre, chap. 13, 1847, trad. de l’anglais par Mme Lesbazeilles-Souvestre, 1862
William Hogarth, La Famille Strode, vers 1738, huile sur toile, 87 x 91,5 cm, Tate Gallery, Londres Wikimedia/The Yorck Project
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Le 21 Octobre 2010
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