Issu d’une famille de la bourgeoisie provençale (son père était ingénieur), Émile Zola (1840-1902) devint orphelin très jeune et connut des débuts difficiles comme journaliste littéraire et politique, après avoir échoué au bac scientifique. Très vite, il choisit de recourir à la littérature et au roman pour dépeindre la vie de ses contemporains, surtout dans les classes sociales les plus misérables. Il élabora un cycle de vingt romans dont les personnages sont issus d’une même famille : les Rougon-Macquart. Cela fit de lui le chef de file d’un nouveau mouvement littéraire, le naturalisme. Il cherchait à expliquer les comportements humains par l’importance de l’hérédité, du milieu social et des conditions d’existence. À la fin de sa vie, il s’illustra en défendant le capitaine Dreyfus (accusé à tort d’espionnage par l’armée et le gouvernement) avec la publication de la célèbre lettre ouverte « J’Accuse » dans le journal L’Aurore, ce qui lui valut l’exil.
Denise, âgée de vingt ans, a quitté la région du Cotentin pour chercher un travail à Paris. Elle vient d’être embauchée au « Bonheur des dames », un grand magasin de luxe, bien que ce dernier soit le concurrent direct du petit magasin de son oncle. C’est son premier jour de travail. Émue, elle a enfilé la robe de soie noire qui sert d’uniforme aux vendeuses : c’est la première fois qu’elle porte une étoffe aussi précieuse. Elle arrive dans son rayon au beau milieu d’une querelle entre ses collègues (dont Clara, Marguerite et mademoiselle Cugnot) sous le regard de leur responsable, madame Aurélie.
Mais l’entrée de Denise réconcilia ces demoiselles. Elles la regardèrent, puis se sourirent. Pouvait-on se fagoter de la sorte ! La jeune fille alla gauchement s’inscrire au , où elle se trouvait la dernière. Cependant, madame Aurélie […] ne put s’empêcher de dire :
— Ma chère, deux comme vous tiendraient dans votre robe. Il faudra la faire rétrécir… Et puis, vous ne savez pas vous habiller. Venez donc, que je vous arrange un peu.
Et elle l’emmena devant une des hautes glaces, qui alternaient avec les portes pleines des armoires, où étaient serrées les . La vaste pièce, entourée de ces glaces et de ces boiseries de chêne sculpté, garnie d’une moquette rouge à grands , ressemblait au salon banal d’un hôtel, que traverse un continuel galop de passants. Ces demoiselles complétaient la ressemblance, vêtues de leur soie réglementaire, promenant leurs grâces marchandes, sans jamais s’asseoir sur la douzaine de chaises réservées aux clientes seules. […] Plusieurs risquaient des bijoux, des bagues, des broches, des chaînes ; mais leur coquetterie, le luxe dont elles luttaient, dans l’uniformité imposée de leur toilette, était leurs cheveux nus, des cheveux débordants, augmentés de nattes et de chignons quand ils ne suffisaient pas, peignés, frisés, étalés.
— Tirez donc la ceinture par-devant, répétait madame Aurélie. Là, vous n’avez plus de bosse dans le dos, au moins… Et vos cheveux, est-il possible de les massacrer ainsi ! Ils seraient superbes, si vous vouliez.
C’était en effet, la seule beauté de Denise. D’un blond cendré, ils lui tombaient jusqu’aux chevilles ; et, quand elle se coiffait, ils la gênaient, au point qu’elle se contentait de les rouler et de les retenir en un tas, sous les fortes dents d’un peigne de corne. Clara, très ennuyée par ces cheveux, affectait d’en rire, tellement ils étaient noués de travers, dans leur grâce sauvage. Elle avait appelé d’un signe une vendeuse du rayon de la lingerie, une fille à figure large, l’air agréable. Les deux rayons, qui se touchaient, étaient en continuelle hostilité ; mais ces demoiselles s’entendaient parfois pour se moquer des gens.
— Mademoiselle Cugnot, voyez donc cette crinière, répétait Clara, que Marguerite poussait du coude, en feignant aussi d’étouffer de rire.
Seulement, la lingère n’était pas en train de plaisanter. Elle regardait Denise depuis un instant, elle se rappelait ce qu’elle avait souffert elle-même, les premiers mois, dans son rayon.
— Eh bien ! quoi ? dit-elle. Toutes n’en ont pas, de ces crinières !
Et elle retourna à la lingerie, laissant les deux autres gênées. Denise, qui avait entendu, la suivit d’un regard de remerciement, tandis que madame Aurélie lui remettait un à son nom, en disant :
— Allons, demain, vous vous arrangerez mieux…
Émile Zola, Au Bonheur des dames, 1883, extrait du chap. 4
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