Charles-Louis de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu (1689-1755), est un philosophe du siècle des Lumières. Avant d’être homme de lettres, il avait suivi une brève carrière d’avocat à la cour de Bordeaux. À la mort de son oncle, il reçut un héritage important qui lui permit de laisser sa charge pour se consacrer à l’écriture. Ses nombreux voyages inspirèrent ses œuvres, notamment celles qui étudient l’homme et les sociétés comme L’Esprit des lois. Son succès fut immédiat avec les Lettres persanes et son travail fut reconnu de son vivant.
Publié anonymement en 1721, le recueil épistolaire des Lettres persanes rend compte de la correspondance de deux personnages persans en visite en Europe. Leur regard amusé sur la société occidentale du xviiie siècle constitue une critique implicite des Européens et de leur mode de vie.
RICA À RHÉDI - À Venise.
Je trouve les caprices de la mode, chez les Français, étonnants. Ils ont oublié comment ils étaient habillés cet été ; ils ignorent encore plus comment ils le seront cet hiver : mais surtout on ne saurait croire combien il en coûte à un mari, pour mettre sa femme à la mode.
Que me servirait de te faire une description exacte de leur habillement et de leurs parures ? Une mode nouvelle viendrait détruire tout mon ouvrage, comme celui de leurs ouvriers ; et, avant que tu eusses reçu ma lettre, tout serait changé.
Une femme qui quitte Paris pour aller passer six mois à la campagne en revient aussi que si elle s’y était oubliée trente ans. Le fils méconnaît le portrait de sa mère, tant l’habit avec lequel elle est peinte lui parait étranger ; il s’imagine que c’est quelque Américaine qui y est représentée, ou que le peintre a voulu exprimer quelqu’une de ses fantaisies.
Quelquefois les coiffures montent insensiblement ; et une révolution les fait descendre tout à coup. Il a été un temps que leur hauteur immense mettait le visage d’une femme au milieu d’elle-même : dans un autre, c’était les pieds qui occupaient cette place ; les talons faisaient un piédestal, qui les tenait en l’air. Qui pourrait le croire ? Les architectes ont été souvent obligés de hausser, de baisser et d’élargir leurs portes, selon que les parures des femmes exigeaient d’eux ce changement ; et les règles de leur art ont été asservies à ces fantaisies. On voit quelquefois sur un visage une quantité prodigieuse de , et elles disparaissent toutes le lendemain.
Autrefois les femmes avaient de la taille, et des dents ; aujourd’hui il n’en est pas question. Dans cette changeante nation, quoi qu’en dise le critique, les filles se trouvent autrement faites que leurs mères. Il en est des manières et de la façon de vivre comme des modes : les Français changent de mœurs selon l’âge de leur roi. Le monarque pourrait même parvenir à rendre la nation grave, s’il l’avait entrepris. Le prince imprime le caractère de son esprit à la cour, la cour à la ville, la ville aux provinces. L’âme du souverain est un moule qui donne la forme à toutes les autres.
De Paris, le 8 de la lune de , 1717.
Montesquieu, Lettres persanes, 1721, lettre XCIX
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Une mode nouvelle viendrait détruire tout mon ouvrage, comme celui de leurs ouvriers ; et, avant que tu eusses reçu ma lettre, tout serait changé.<\/p>\n<p class=\"principal-txt-courant\">Une femme qui quitte Paris pour aller passer six mois à la campagne en revient aussi <span class=\"oneFootNote\" id=\"textFootNote2769\" data-id=\"2769\">antique<sup>1<\/sup><\/span> que si elle s’y était oubliée trente ans. Le fils méconnaît le portrait de sa mère, tant l’habit avec lequel elle est peinte lui parait étranger ; il s’imagine que c’est quelque Américaine qui y est représentée, ou que le peintre a voulu exprimer quelqu’une de ses fantaisies.<\/p>\n<p class=\"principal-txt-courant\">Quelquefois les coiffures montent insensiblement ; et une révolution les fait descendre tout à coup. Il a été un temps que leur hauteur immense mettait le visage d’une femme au milieu d’elle-même : dans un autre, c’était les pieds qui occupaient cette place ; les talons faisaient un piédestal, qui les tenait en l’air. Qui pourrait le croire ? Les architectes ont été souvent obligés de hausser, de baisser et d’élargir leurs portes, selon que les parures des femmes exigeaient d’eux ce changement ; et les règles de leur art ont été asservies à ces fantaisies. On voit quelquefois sur un visage une quantité prodigieuse de <span class=\"oneFootNote\" id=\"textFootNote2770\" data-id=\"2770\">mouches<sup>2<\/sup><\/span>, et elles disparaissent toutes le lendemain.<\/p>\n<p class=\"principal-txt-courant\">Autrefois les femmes avaient de la taille, et des dents ; aujourd’hui il n’en est pas question. Dans cette changeante nation, quoi qu’en dise le critique, les filles se trouvent autrement faites que leurs mères. Il en est des manières et de la façon de vivre comme des modes : les Français changent de mœurs selon l’âge de leur roi. Le monarque pourrait même parvenir à rendre la nation grave, s’il l’avait entrepris. Le prince imprime le caractère de son esprit à la cour, la cour à la ville, la ville aux provinces. L’âme du souverain est un moule qui donne la forme à toutes les autres.<\/p>\n<p class=\"principal-txt-courant\">De Paris, le 8 de la lune de <span class=\"oneFootNote\" id=\"textFootNote2771\" data-id=\"2771\">Saphar<sup>3<\/sup><\/span>, 1717.<\/p><br \/><br \/><div class=\"footNoteArea\" style=\"display:none;\"> <\/div>\n <div class=\"oneNoteFooterDef\" data-id=\"2771\" id=\"defFoot2771\">\n <span class=\"counter\">\n 1\n <\/span>\n <span class=\"definition\">\n deuxi\u00e8me mois du calendrier islamique; Montesquieu choisit ce d\u00e9tail de couleur locale pour rendre ses personnages cr\u00e9dibles.\n <\/span>\n <\/div>\n \n <div class=\"oneNoteFooterDef\" data-id=\"2769\" id=\"defFoot2769\">\n <span class=\"counter\">\n 2\n <\/span>\n <span class=\"definition\">\n (ici) d\u00e9mod\u00e9, d\u00e9suet.\n <\/span>\n <\/div>\n \n <div class=\"oneNoteFooterDef\" data-id=\"2770\" id=\"defFoot2770\">\n <span class=\"counter\">\n 3\n <\/span>\n <span class=\"definition\">\n grain de beaut\u00e9, voire faux grain de beaut\u00e9 coll\u00e9 sur le visage pour souligner la blancheur du teint, selon la mode aristocratique de l'\u00e9poque.\n <\/span>\n <\/div>\n ","title":"Publié anonymement en 1721, le recueil épistolaire des <span class=\"g-n-ral-ref\">Lettres persanes<\/span> rend compte de la correspondance de deux personnages persans en visite en Europe. 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