(né en 1606 à Rouen et mort à Paris en 1684) se mit à écrire assez jeune des pièces de théâtre, genre qui avait du succès à l’époque. Sa première comédie, Mélite (1629), le fit connaître et il abandonna alors son métier d’avocat pour se consacrer au théâtre, passant progressivement de la comédie à la tragédie. L’Illusion comique en 1636, Le Cid surtout, en 1637, puis Horace en 1641 ou encore Polyeucte en 1643, furent de véritables triomphes. Il épousa en 1640 Marie de Lempérière qui lui donna six enfants. Malgré quelques moments de disgrâce, il fut considéré comme la référence du théâtre français pendant de longues années et fut élu à l’Académie française en 1647. Mais un jeune auteur, Jean Racine, finit par lui voler la vedette. Humilié, Corneille cessa d’écrire pour la scène et s’adonna à la traduction de textes religieux.
La scène est à Séville (ville d’Andalousie), au xie siècle. Chimène, fille du Comte de Gormas, s’entretient avec Elvire, sa gouvernante.
Acte I, scène 1 – Chimène, Elvire
Chez Chimène.
CHIMÈNE. — Elvire, m’as-tu fait un rapport bien sincère ?
Ne déguises-tu rien 1de ce qu’a dit mon père ?
ELVIRE. — Tous mes sens à moi-même en sont encor2 charmés3 :
Il estime Rodrigue autant que vous l’aimez,
Et si je ne m’abuse à lire4 dans son âme,
Il vous commandera de répondre à sa flamme5.
CHIMÈNE. — Dis-moi donc, je te prie, une seconde fois
Ce qui te fait juger qu’il approuve mon choix ;
Apprends-moi de nouveau quel espoir j’en dois prendre ;
Un si charmant discours ne se peut trop entendre ;
Tu ne peux trop promettre aux feux de notre amour
La douce liberté de se montrer au jour6.
Que t’a-t-il répondu sur la secrète brigue7
Que font auprès de toi don8 Sanche et don Rodrigue ?
N’as-tu point trop fait voir quelle inégalité
Entre ces deux amants me penche9 d’un côté ?
ELVIRE. — Non, j’ai peint votre cœur dans une indifférence
Qui n’enfle d’aucun d’eux ni détruit l’espérance10,
Et sans les voir d’un œil trop sévère ou trop doux,
Attend l’ordre d’un père à choisir un époux.
Ce respect l’a ravi, sa bouche et son visage
M’en ont donné sur l’heure11 un digne témoignage,
Et puisqu’il vous en faut encor faire un récit,
Voici d’eux et de vous ce qu’en hâte il m’a dit :
« Elle est dans le devoir, tous deux sont dignes d’elle,
Tous deux formés d’un sang noble, vaillant, fidèle,
Jeunes, mais qui font lire aisément dans leurs yeux
L’éclatante vertu12 de leurs braves aïeux.
Don Rodrigue surtout n’a trait en son visage13
Qui d’un homme de cœur14 ne soit la haute image,
Et sort d’une maison15 si féconde en guerriers,
Qu’ils y prennent naissance au milieu des lauriers16.
La valeur de son père en son temps sans pareille,
Tant qu’a duré sa force, a passé pour merveille ;
Ses rides sur son front ont gravé ses exploits,
Et nous disent encor ce qu’il fut autrefois.
Je me promets du fils ce que j’ai vu du père ;
Et ma fille, en un mot, peut l’aimer et me plaire. »
Il allait au conseil17, dont l’heure qui pressait
A tranché18 ce discours qu’à peine il commençait ;
Mais à ce peu de mots je crois que sa pensée
Entre vos deux amants n’est pas fort balancée19.
Le roi doit à son fils élire un gouverneur20,
Et c’est lui que regarde21 un tel degré d’honneur ;
Ce choix n’est pas douteux, et sa rare vaillance
Ne peut souffrir22 qu’on craigne aucune concurrence.
Comme ses hauts exploits le rendent sans égal,
Dans un espoir si juste il sera sans rival ;
Et puisque don Rodrigue a résolu23 son père
Au sortir du conseil à proposer l’affaire24,
Je vous laisse à juger s’il prendra bien son temps25,
Et si tous vos désirs seront bientôt contents26.
CHIMÈNE. — Il semble toutefois que mon âme troublée
Refuse cette joie, et s’en trouve accablée :
Un moment donne au sort des visages divers,
Et dans ce grand bonheur je crains un grand revers27.
ELVIRE. — Vous verrez cette crainte heureusement déçue28.
CHIMÈNE. — Allons, quoi qu’il en soit, en attendre l’issue29.
Pierre Corneille, Le Cid, 1660, I, 1 (intégralité de la scène)
Corneille, Le Cid, mise en scène de Jean Vilar, avec Nathalie Nerval et Hélène Gerber, Cour d’honneur du Palais des Papes, Festival d’Avignon, Avignon, 1949 Agnes VARDA Agence Enguerand
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Le 21 Octobre 2010
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