Le duel entre Rodrigue et le Comte s’est soldé par la mort du Comte. Chimène, apprenant la mort de son père, vient demander justice au roi : pour elle, seule la mort de Rodrigue peut venger celle de son père. Don Diègue prend la défense de son fils en rappelant que c’est lui qui avait demandé à Rodrigue de le venger, et que par conséquent c’est lui qui devrait être tué (Acte II). De retour chez elle, Chimène se confie à Elvire. C’est alors qu’elle aperçoit Rodrigue, venu se livrer à elle pour qu’elle puisse venger son père.
[…]
DON RODRIGUE. — N’épargnez point mon sang ; goûtez, sans [résistance,
La douceur de ma perte et de votre vengeance.
CHIMÈNE. — Hélas !
DON RODRIGUE. — Écoute-moi.
CHIMÈNE. — Je me meurs.
DON RODRIGUE. — Un moment.
CHIMÈNE. — Va, laisse-moi mourir.
DON RODRIGUE. — Quatre mots seulement ;
Après, ne me réponds qu’avecque cette épée.
CHIMÈNE. — Quoi ? du sang de mon père encor1 toute trempée !
DON RODRIGUE. — Ma Chimène…
CHIMÈNE. — Ôte-moi cet objet odieux
Qui reproche2 ton crime et ta vie à mes yeux.
DON RODRIGUE. — Regarde-le plutôt pour exciter ta haine,
Pour croître ta colère, et pour hâter ma peine.
CHIMÈNE. — Il est teint de mon sang.
DON RODRIGUE. — Plonge-le dans le mien,
Et fais-lui perdre ainsi la teinture du tien.
CHIMÈNE. — Ah ! quelle cruauté, qui tout en un jour3 tue
Le père par le fer, la fille par la vue !
Ôte-moi cet objet, je ne le puis souffrir4 :
Tu veux que je t’écoute, et tu me fais mourir !
[…]
Ah ! Rodrigue ! il est vrai, quoique ton ennemie,
Je ne puis te blâmer d’avoir fui l’infamie5 ;
Et, de quelque façon qu’éclatent mes douleurs,
Je ne t’accuse point, je pleure mes malheurs.
Je sais ce que l’honneur, après un tel outrage,
Demandait à l’ardeur d’un généreux courage :
Tu n’as fait le devoir que6 d’un homme de bien ;
Mais aussi, le faisant, tu m’as appris le mien.
Ta funeste7 valeur m’instruit par ta victoire ;
Elle a vengé ton père et soutenu ta gloire :
Même soin me regarde8, et j’ai, pour m’affliger,
Ma gloire à soutenir, et mon père à venger.
Hélas ! ton intérêt9 ici me désespère.
Si quelque autre malheur m’avait ravi mon père,
Mon âme aurait trouvé dans le bien10 de te voir
L’unique allègement11 qu’elle eût pu recevoir ;
Et contre ma douleur j’aurais senti des charmes,
Quand une main si chère eût essuyé mes larmes.
Mais il me faut te perdre après l’avoir perdu ;
Cet effort sur ma flamme à mon honneur est dû ;
Et cet affreux devoir, dont l’ordre m’assassine,
Me force à travailler moi-même à ta ruine.
Car enfin n’attends pas de mon affection
De lâches sentiments pour ta punition12.
De quoi qu’en ta faveur notre amour m’entretienne13,
Ma générosité14 doit répondre à la tienne :
Tu t’es, en m’offensant, montré digne de moi ;
Je me dois, par ta mort, montrer digne de toi.
[…]
DON RODRIGUE. — Que je meure !
CHIMÈNE. — Va-t’en.
DON RODRIGUE. — À quoi te résous-tu ?
CHIMÈNE. — […] Malgré des feux si beaux, qui troublent ma [colère,
Je ferai mon possible à bien venger mon père ;
Mais, malgré la rigueur d’un si cruel devoir,
Mon unique souhait est de ne rien pouvoir.
Pierre Corneille, Le Cid, 1660, III, 4, vers 853 à 868, vers 905 à 932, vers 980 à 984
Corneille, Le Cid, mise en scène d’Alain Ollivier, avec Thibaut Corrion (don Rodrigue) et Claire Sermonne (Chimène), Théâtre Gérard Philipe, Saint Denis, 2007 Brigitte ENGUERAND
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Le 21 Octobre 2010
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