Rodrigue ne regrette pas d’avoir vengé son père, néanmoins il est anéanti ; puisqu’il ne pourra jamais épouser Chimène, il ne songe plus qu’à mourir. Son père l’incite à aller combattre les Maures qui menacent d’envahir Séville. Ainsi, soit il mourra dignement au combat, soit il reviendra couvert de gloire, ce qui pourrait lui permettre de forcer le pardon du roi et l’amour de Chimène. Rodrigue accepte et il remporte une victoire écrasante sur les Maures. De retour à Séville, le roi lui demande de raconter ses exploits.
Acte IV, scène 3 – Le Roi, don Diègue, don Arias, don Rodrigue, don Sanche
Chez le roi
[…]
DON RODRIGUE. — Sous moi1 donc cette troupe s’avance,
Et porte sur le front une mâle assurance2.
Nous partîmes cinq cents ; mais par un prompt renfort
Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port,
Tant, à nous voir marcher avec un tel visage,
Les plus épouvantés reprenaient de courage !
J’en cache les deux tiers, aussitôt qu’arrivés,
Dans le fond des vaisseaux3 qui lors4 furent trouvés ;
Le reste, dont le nombre augmentait à toute heure,
Brûlant d’impatience, autour de moi demeure,
Se couche contre terre, et sans faire aucun bruit
Passe une bonne part d’une si belle nuit.
Par mon commandement la garde en fait de même,
Et se tenant cachée, aide à mon stratagème ;
Et je feins hardiment5 d’avoir reçu de vous
L’ordre qu’on me voit suivre et que je donne à tous.
Cette obscure clarté qui tombe des étoiles
Enfin avec le flux6 nous fait voir trente voiles ;
L’onde s’enfle dessous7, et d’un commun effort
Les Maures et la mer montent jusques au port.
On les laisse passer ; tout leur paraît tranquille ;
Point de soldats au port, point aux murs de la ville.
Notre profond silence abusant8 leurs esprits,
Ils n’osent plus douter de nous avoir surpris ;
Ils abordent sans peur, ils ancrent, ils descendent,
Et courent se livrer aux mains qui les attendent.
Nous nous levons alors, et tous en même temps
Poussons jusques9 au ciel mille cris éclatants.
Les nôtres, à ces cris, de nos vaisseaux répondent ;
Ils paraissent10 armés, les Maures se confondent11,
L’épouvante les prend à demi descendus ;
Avant que de combattre ils s’estiment perdus.
Ils couraient au pillage, et rencontrent la guerre ;
Nous les pressons sur l’eau, nous les pressons sur terre,
Et nous faisons courir des ruisseaux de leur sang,
Avant qu’aucun résiste ou reprenne son rang.
Mais bientôt, malgré nous, leurs princes les rallient12,
Leur courage renaît, et leurs terreurs s’oublient :
La honte de mourir sans avoir combattu
Arrête leur désordre, et leur rend leur vertu13.
Contre nous de pied ferme ils tirent leurs alfanges14,
De notre sang au leur font d’horribles mélanges.
Et la terre, et le fleuve, et leur flotte, et le port,
Sont des champs de carnage où triomphe la mort.
Ô combien d’actions, combien d’exploits célèbres15
Sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres,
Où chacun, seul témoin des grands coups qu’il donnait,
Ne pouvait discerner où le sort inclinait16 !
J’allais de tous côtés encourager les nôtres,
Faire avancer les uns et soutenir les autres,
Ranger ceux qui venaient, les pousser à leur tour,
Et ne l’17ai pu savoir jusques au point du jour.
Mais enfin sa clarté montre notre avantage ;
Le Maure voit sa perte, et perd soudain courage :
Et voyant un renfort qui nous vient secourir,
L’ardeur de vaincre cède à la peur de mourir.
Ils gagnent leurs vaisseaux, ils en coupent les câbles,
Poussent jusques aux cieux des cris épouvantables,
Font retraite en tumulte, et sans considérer18
Si leurs rois avec eux peuvent se retirer.
Pour souffrir19 ce devoir leur frayeur est trop forte ;
Le flux les apporta, le reflux20 les remporte ;
Cependant que leurs rois, engagés parmi nous21,
Et quelque peu22 des leurs, tous percés de nos coups,
Disputent23 vaillamment et vendent bien leur vie.
À se rendre moi-même en vain je les convie24 :
Le cimeterre 25au poing ils ne m’écoutent pas ;
Mais voyant à leurs pieds tomber tous leurs soldats,
Et que seuls désormais en vain ils se défendent,
Ils demandent le chef ; je me nomme, ils se rendent.
Je vous les envoyai tous deux en même temps ;
Et le combat cessa faute de combattants.
À peine le récit terminé, Chimène est annoncée. Rodrigue s’éclipse et le roi décide de mettre Chimène à l’épreuve pour connaître ses sentiments réels : il prétend que Rodrigue, revenu victorieux de son combat contre les Maures, vient de succomber à ses blessures. Chimène défaille, révélant ainsi publiquement son amour pour Rodrigue. Le roi la rassure alors et rétablit la vérité, mais il demande à Chimène de pardonner à l’assassin de son père. Face à Chimène qui tente en vain de nier les évidences et refuse son pardon, le roi impose un compromis : Rodrigue se battra en duel et Chimène devra épouser le vainqueur. Don Sanche, qui aime Chimène, lui propose de se battre pour elle, contre Rodrigue.
Acte V
Rodrigue se rend une seconde fois chez Chimène, pour lui dire qu’il perdra volontairement le duel ; ainsi, la mort de son père sera vengée, comme elle le souhaitait. Chimène supplie alors Rodrigue de remporter le combat, car sinon elle devra épouser don Sanche, qu’elle n’aime pas. Devant cet aveu d’amour, Rodrigue laisse éclater sa joie et remporte le duel. Le roi demande donc à Chimène d’accepter Rodrigue comme époux. Celle-ci se soumet à la volonté du roi, mais demande simplement un délai afin de faire le deuil de son père. Le roi accepte et invite Rodrigue à partir combattre les Maures.
Quatrain final
LE ROI DON FERNAND. [à Rodrigue]
— Espère en ton courage, espère en ma promesse ;
Et possédant déjà le cœur de ta maîtresse,
Pour vaincre un point d’honneur qui combat contre toi,
Laisse faire le temps, ta vaillance et ton roi.
Pierre Corneille, Le Cid, 1660, IV, 3, vers 1257 à 1328 et V, 7, vers 1837 à 1840
Le Cid, film d'Anthony Mann, avec Charlton Heston (Rodrigue), 1961. Collection KHARBINE-TAPABOR
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Le 21 Octobre 2010
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