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La lettre de rupture : « il faut vous quitter et ne penser plus à vous »

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Gabriel Joseph de Lavergne, comte de Guilleragues (1628-1685) fut un journaliste, diplomate et écrivain. Il commença sa carrière à Bordeaux, puis à la cour du Roi de France, et fut nommé ambassadeur auprès du sultan de Constantinople, où il se fit remarquer par son courage. Il écrivit les Lettres portugaises ou Lettres de la religieuse portugaise, qu’il présenta d’abord comme le témoignage d’une passion authentique entre une religieuse portugaise et un officier français, en se désignant uniquement comme le traducteur des lettres originales perdues. Cette fiction provoqua le succès des lettres que l’on crut authentiques jusqu’en 1950, à cause de leur qualité : on les trouvait sincères et saisissantes et l’on ne pensait pas qu’un homme ait pu les écrire en peignant si bien les sentiments d’une femme amoureuse et abandonnée. On fit toutes sortes de conjectures sur les deux personnages avant de découvrir la vérité.

Une religieuse portugaise, séduite et abandonnée par un homme, lui écrit cinq lettres d’amour, dont la dernière est une lettre de rupture qui montre le désespoir de l’amante trompée et abandonnée.

Je vous écris pour la dernière fois, et j’espère vous faire connaître, par la différence des termes et de la manière de cette lettre, que vous m’avez enfin persuadée que vous ne m’aimiez plus, et qu’ainsi je ne dois plus vous aimer : je vous renverrai donc par la première voie tout ce qui me reste encore de vous. Ne craignez pas que je vous écrive ; je ne mettrai pas même votre nom au-dessus du paquet ; j’ai chargé de tout ce détail Doña Brites1, que j’avais accoutumée 2à des confidences bien éloignées de celles-ci ; ses soins me seront moins suspects que les miens, elle prendra toutes les précautions nécessaires afin de pouvoir m’assurer que vous avez reçu le portrait et les bracelets que vous m’avez donnés. Je veux cependant que vous sachiez que je me sens, depuis quelques jours, en état de brûler et de déchirer ces gages de votre amour qui m’étaient si chers, mais je vous ai fait voir tant de faiblesse que vous n’auriez jamais cru que j’eusse pu devenir capable d’une telle extrémité3. […]

Je demeure d’accord que vous avez de grands avantages sur moi, et que vous m’avez donné une passion qui m’a fait perdre la raison ; mais vous devez en tirer peu de vanité : j’étais jeune, j’étais crédule4, on m’avait enfermée dans ce couvent depuis mon enfance, je n’avais vu que des gens désagréables, je n’avais jamais entendu les louanges que vous me donniez incessamment ; il me semblait que je vous devais les charmes et la beauté que vous me trouviez et dont vous me faisiez apercevoir5, j’entendais dire du bien de vous, tout le monde me parlait en votre faveur, vous faisiez tout ce qu’il fallait pour me donner de l’amour6. Mais je suis enfin revenue de cet enchantement, vous m’avez donné de grands secours, et j’avoue que j’en avais un extrême besoin. En vous renvoyant vos lettres, je garderai soigneusement les deux dernières que vous m’avez écrites, et je les relirai encore plus souvent que je n’ai lu les premières, afin de ne retomber plus dans mes faiblesses. Ah ! qu’elles me coûtent cher […] ! Je connais bien que je suis encore un peu trop occupée de mes reproches et de votre infidélité, mais souvenez-vous que je me suis promis un état plus paisible, et que j’y parviendrai, ou que je prendrai contre moi quelque résolution extrême7 que vous apprendrez sans beaucoup de déplaisir ; mais je ne veux plus rien de vous, je suis une folle de redire les mêmes choses si souvent, il faut vous quitter et ne penser plus à vous, je crois même que je ne vous écrirai plus ; suis-je obligée de vous rendre un compte exact de tous mes divers mouvements ?



1 (ici) inspirer de l'amour.
2 la religieuse veut dire par là qu'elle songe à la mort.
3 résolution ferme et décidée.
4 naïf, qui croit facilement tout ce qu'on lui dit.
5 m'apercevoir.
6 habituée.
7 c'est une amie et une confidente de la religieuse, probablement religieuse comme elle.


Guilleragues, Lettres portugaises, 1669

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La lettre de rupture : « il faut vous quitter et ne penser plus à vous »

Alfred Stevens, La Lettre de rupture, vers 1867, huile sur toile, musée d’Orsay, Paris akg-images/Erich Lessing

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