François Marie Arouet, dit Voltaire (1694-1778), eut une vie extrêmement riche qui couvrit tout le xviiie siècle. Il est considéré comme le philosophe des Lumières françaises par excellence, honoré ou détesté. Il fut poète, dramaturge, essayiste, historien, souvent avec une ironie brillante. Connu pour ses prises de position dans diverses entreprises philosophiques, contre le fanatisme religieux et l’absolutisme politique (affaires Calas et La Barre), en faveur de la tolérance, il participa à l’Encyclopédie avec Diderot et d’Alembert, grande entreprise qui visait à rassembler tout le savoir théorique et technique connu en un seul ouvrage, en plusieurs volumes successifs, selon l’ordre alphabétique. Il lut et écrivit beaucoup, voyagea, et s’intéressa à tous les domaines. Ses œuvres restées célèbres sont Candide et le Dictionnaire philosophique. Sa correspondance, qui rassemble plus de vingt mille lettres, constitue un document précieux sur le siècle des Lumières.
Chaque jour, Voltaire écrit plusieurs lettres dans lesquelles il traite de tous les sujets possibles. La lettre que voici est écrite à sa nièce, Madame Denis, alors que Voltaire est depuis un peu plus de deux ans en Prusse, à la cour du roi Frédéric II. D’abord amis, le philosophe et le roi se brouillent petit à petit, ce qui conduira Voltaire à quitter la cour du roi l’année suivante. Dans cette lettre, Voltaire exprime son amertume, sa colère et sa désillusion devant le comportement de Frédéric II.
À Berlin, le 18 décembre 1752.
Comme je n’ai pas dans ce monde-ci à mon service, je ne prétends point du tout faire la guerre. Je ne songe qu’à déserter honnêtement, à prendre soin de ma santé, à vous revoir, à oublier ce rêve de trois années.
Je vois bien qu’on a pressé l’orange ; il faut penser à sauver l’écorce. Je vais me faire, pour mon instruction, un petit dictionnaire à l’usage des rois.
Mon ami signifie mon esclave.
Mon cher ami veut dire vous m’êtes plus qu’indifférent.
Entendez par : je vous rendrai heureux, je vous tant que j’aurai besoin de vous.
Soupez avec moi ce soir signifie je me moquerai de vous ce soir.
Le dictionnaire peut être long ; c’est un article à mettre dans l’Encyclopédie.
Sérieusement, cela serre le cœur. Tout ce que j’ai vu est-il possible ? Se plaire à mettre mal ensemble ceux qui vivent ensemble avec lui ! Dire à un homme les choses les plus tendres, et écrire contre lui des brochures, et quelles brochures ! Arracher un homme à sa patrie par les promesses les plus sacrées, et le maltraiter avec la malice la plus noire ! que de contrastes ! Et c’est là l’homme qui m’écrivait tant de choses philosophiques, et que j’ai cru philosophe ! et je l’ai appelé le du Nord !
Vous vous souvenez de cette belle lettre qui ne vous a jamais rassurée. Vous êtes philosophe, disait-il : je le suis de même. Ma foi, Sire, nous ne le sommes ni l’un ni l’autre.
Ma chère enfant, je ne me croirai tel que quand je serai avec mes et avec vous. L’embarras est de sortir d’ici […].
Voltaire, « Lettre à Madame Denis », Correspondance
{"id":"1205","resType":"text","gutType":"55","title":"B. Entre l\u2019intime et le mondain : L\u2019histoire d\u2019une brouille philosophique","datas":{"content":"<p class=\"principal-txt-courant\">À Berlin, le 18 décembre 1752.<\/p>\n<p class=\"principal-txt-courant\">Comme je n’ai pas dans ce monde-ci <span class=\"oneFootNote\" id=\"textFootNote3025\" data-id=\"3025\">cent cinquante mille moustaches<sup>1<\/sup><\/span> à mon service, je ne prétends point du tout faire la guerre. Je ne songe qu’à déserter honnêtement, à prendre soin de ma santé, à vous revoir, à oublier ce rêve de trois années.<\/p>\n<p class=\"principal-txt-courant\"><span class=\"oneDefinitionNote vocab_2_3028\" data-def=\"YW5lY2RvdGUgY8OpbMOoYnJlIDogcGFybGFudCBkZSBWb2x0YWlyZSBxdSdpbCBhdmFpdCBmYWl0IHZlbmlyIMOgIHNhIGNvdXIsIGxlIHJvaSBGcsOpZMOpcmljIElJIGF1cmFpdCBkaXQgdW4gam91ciA6ICZxdW90O29uIHByZXNzZSBsJ29yYW5nZSwgZXQgcHVpcyBsb3JzcXUnb24gbidlbiBhIHBsdXMgYmVzb2luLCBvbiBsYSBqZXR0ZSZxdW90Oy4gQ2UgcHJvcG9zLCBzdSBwYXIgVm9sdGFpcmUsIGVzdCBlbiBwYXJ0aWUgw6AgbCdvcmlnaW5lIGRlIGxhIGJyb3VpbGxlIGVudHJlIGxlcyBkZXV4IGhvbW1lcy4=\">Je vois bien qu’<span class=\"g-n-ral-ita\">on a pressé l’orange<\/span><\/span> ; il faut penser à sauver l’écorce. Je vais me faire, pour mon instruction, un petit dictionnaire à l’usage des rois.<\/p>\n<p class=\"principal-txt-courant\"><span class=\"g-n-ral-ita\">Mon ami<\/span> signifie <span class=\"g-n-ral-ita\">mon esclave<\/span>.<\/p>\n<p class=\"principal-txt-courant\"><span class=\"g-n-ral-ita\">Mon cher ami<\/span> veut dire <span class=\"g-n-ral-ita\">vous m’êtes plus qu’indifférent<\/span>.<\/p>\n<p class=\"principal-txt-courant\">Entendez par : <span class=\"g-n-ral-ita\">je vous rendrai heureux, je vous <span class=\"oneFootNote\" id=\"textFootNote3029\" data-id=\"3029\">souffrirai<sup>2<\/sup><\/span><\/span><span class=\"g-n-ral-ita\"> tant que j’aurai besoin de vous.<\/span><\/p>\n<p class=\"principal-txt-courant\"><span class=\"g-n-ral-ita\">Soupez avec moi ce soir <\/span>signifie<span class=\"g-n-ral-ita\"> je me moquerai de vous ce soir.<\/span><\/p>\n<p class=\"principal-txt-courant\">Le dictionnaire peut être long ; c’est un article à mettre dans l’<span class=\"g-n-ral-ita\">Encyclopédie<\/span>.<\/p>\n<p class=\"principal-txt-courant\">Sérieusement, cela serre le cœur. Tout ce que j’ai vu est-il possible ? Se plaire à mettre mal ensemble ceux qui vivent ensemble avec lui ! Dire à un homme les choses les plus tendres, et écrire contre lui des brochures, et quelles brochures ! Arracher un homme à sa patrie par les promesses les plus sacrées, et le maltraiter avec la malice la plus noire ! que de contrastes ! Et c’est là l’homme qui m’écrivait tant de choses philosophiques, et que j’ai cru philosophe ! et je l’ai appelé <span class=\"g-n-ral-ita\">le <span class=\"oneFootNote\" id=\"textFootNote3030\" data-id=\"3030\">Salomon<sup>3<\/sup><\/span><\/span> <span class=\"g-n-ral-ita\">du Nord<\/span> !<\/p>\n<p class=\"principal-txt-courant\">Vous vous souvenez de cette belle lettre qui ne vous a jamais rassurée. <span class=\"g-n-ral-ita\">Vous êtes philosophe,<\/span> disait-il : <span class=\"g-n-ral-ita\">je le suis de même<\/span>. Ma foi, Sire, nous ne le sommes ni l’un ni l’autre.<\/p>\n<p class=\"principal-txt-courant\">Ma chère enfant, je ne me croirai tel que quand je serai avec mes <span class=\"oneFootNote\" id=\"textFootNote3032\" data-id=\"3032\">pénates<sup>4<\/sup><\/span> et avec vous. L’embarras est de sortir d’ici […].<\/p><br \/><br \/><div class=\"footNoteArea\" style=\"display:none;\"> <\/div>\n <div class=\"oneNoteFooterDef\" data-id=\"3032\" id=\"defFoot3032\">\n <span class=\"counter\">\n 1\n <\/span>\n <span class=\"definition\">\n dieux domestiques qui symbolisaient le foyer chez les anciens Romains. Voltaire exprime par cette expression son d\u00e9sir d'\u00eatre aupr\u00e8s des siens.\n <\/span>\n <\/div>\n \n <div class=\"oneNoteFooterDef\" data-id=\"3029\" id=\"defFoot3029\">\n <span class=\"counter\">\n 2\n <\/span>\n <span class=\"definition\">\n du verbe souffrir : supporter contre son gr\u00e9, tol\u00e9rer.\n <\/span>\n <\/div>\n \n <div class=\"oneNoteFooterDef\" data-id=\"3030\" id=\"defFoot3030\">\n <span class=\"counter\">\n 3\n <\/span>\n <span class=\"definition\">\n roi d'Isra\u00ebl (Xe si\u00e8cle av. J-C.), r\u00e9put\u00e9 pour sa sagesse et sa justice. Son histoire est racont\u00e9e dans la Bible (Livre des Rois). Il est aussi cit\u00e9 dans le Coran (27e sourate).\n <\/span>\n <\/div>\n \n <div class=\"oneNoteFooterDef\" data-id=\"3025\" id=\"defFoot3025\">\n <span class=\"counter\">\n 4\n <\/span>\n <span class=\"definition\">\n les "moustaches" d\u00e9signent les militaires.\n <\/span>\n <\/div>\n ","title":"Chaque jour, Voltaire écrit plusieurs lettres dans lesquelles il traite de tous les sujets possibles. La lettre que voici est écrite à sa nièce, Madame Denis, alors que Voltaire est depuis un peu plus de deux ans en Prusse, à la cour du roi Frédéric II. D’abord amis, le philosophe et le roi se brouillent petit à petit, ce qui conduira Voltaire à quitter la cour du roi l’année suivante. Dans cette lettre, Voltaire exprime son amertume, sa colère et sa désillusion devant le comportement de Frédéric II.","complements":"François Marie Arouet, dit <span class=\"webographie-author\">Voltaire<\/span> (1694-1778), eut une vie extrêmement riche qui couvrit tout le <span class=\"g-n-ral-siecle\">xviii<\/span><span class=\"exposant-exp\">e<\/span> siècle. Il est considéré comme le philosophe des Lumières françaises par excellence, honoré ou détesté. Il fut poète, dramaturge, essayiste, historien, souvent avec une ironie brillante. Connu pour ses prises de position dans diverses entreprises philosophiques, contre le fanatisme religieux et l’absolutisme politique (affaires Calas et La Barre), en faveur de la tolérance, il participa à l’<span class=\"g-n-ral-ref\">Encyclopédie<\/span> avec Diderot et d’Alembert, grande entreprise qui visait à rassembler tout le savoir théorique et technique connu en un seul ouvrage, en plusieurs volumes successifs, selon l’ordre alphabétique. Il lut et écrivit beaucoup, voyagea, et s’intéressa à tous les domaines. Ses œuvres restées célèbres sont <span class=\"g-n-ral-ref\">Candide<\/span> et le <span class=\"g-n-ral-ref\">Dictionnaire philosophique<\/span>. Sa correspondance, qui rassemble plus de vingt mille lettres, constitue un document précieux sur le siècle des Lumières.","credits":null,"credits2":null,"license":null,"source":"0","origine":"","caption":"Voltaire, « Lettre à Madame Denis », <span class=\"g-n-ral-ref\">Correspondance<\/span>"},"rubric_order":null}