Une lettre est un écrit adressé à quelqu'un pour lui communiquer quelque chose (voir fiches-méthode no 2 et no 3 pour l'organisation des lettres écrites au quotidien, pour les affaires courantes). Certaines lettres particulièrement remarquables d'un point de vue littéraire ont été conservées et publiées. Depuis l'Antiquité, ces lettres publiées (que l'on dit parfois appartenir au « genre épistolaire ») se partagent en deux grands ensembles : correspondance authentique et correspondance fictive.
La correspondance authentique n'est pas d'emblée destinée à la publication par l'auteur qui la compose. Mais l'histoire littéraire a retenu des noms d'épistoliers célèbres qu'elle considère comme de grands écrivains pour la beauté de leur style et la valeur culturelle de leurs lettres (qui témoignent d'une époque précise) surtout lorsqu'il s'agit de personnages importants et célèbres. On peut citer Cicéron, Madame de Sévigné (texte 1 et 5), Voltaire (texte 3), Denis Diderot, George Sand…
La correspondance peut aussi être fictive : on trouve des romans par lettres ainsi que le genre spécifique de la lettre philosophique. Leur apogée se situe au xviiie siècle, mais ils existent également depuis l'Antiquité (Héroïdes d'Ovide ou Lettres à Lucilius de Sénèque). La structure par lettres a de nombreux avantages pour développer une fiction littéraire (texte 4) : derrière le masque des expéditeurs et des destinataires des lettres, elle permet d'aborder de multiples thèmes et de tenir des propos complexes et contradictoires d'une lettre à l'autre. C'est une forme agréable à lire, qui peut être lue par morceaux ou en intégralité.
On trouve enfin la correspondance publique comprenant la lettre officielle et la lettre ouverte. Elles sont authentiques, mais publiables et lisibles par un grand nombre de personnes. Ces formes se développent surtout au xixe siècle, avec l'essor de la presse et de la société d'opinion (lettre de Zola dans l'Aurore pour la défense du capitaine Dreyfus). La séparation de ces grands ensembles n'est pas toujours nette.
L'épistolier peut jouer à dissimuler le caractère fictif d'un roman par lettres pour faire croire à l'authenticité des lettres, et leur donner une valeur de vérité, de testament (texte 2). C'est une pratique courante dans le roman par lettres du xviiie siècle : l'auteur prétend avoir découvert ou hérité d'un manuscrit authentique qu'on lui aurait confié pour l'éditer, et dont il ne serait que le traducteur ou l'intermédiaire pour le public (texte 4). À l'inverse, l'épistolier qui écrit une correspondance authentique peut soigner son style et prévoir de publier son œuvre dans un cercle plus ou moins restreint : Madame de Sévigné sait que certaines de ses lettres sont lues dans les salons de ses ami(e)s, et Voltaire retravaille le style de ses lettres pour les publier en volume.
Au xviie siècle, l'épistolaire devient un genre essentiel : dans la société de cour puis la société mondaine, les classes aisées échangent leurs opinions sur tous les sujets, notamment par lettre. Plus particulièrement au xviiie siècle, le renouveau de la République des lettres (nom donné à la communauté mondiale des hommes savants en relation les uns avec les autres) développe la volonté de communication des lettrés. La prise en compte de l'importance nouvelle accordée à l'individu, l'espace privé, l'expression de la sensibilité favorisent l'usage de la lettre, qui est le seul moyen de communication écrite à distance à cette époque.
La lettre doit aussi son extraordinaire développement jusqu'à nos jours à l'évolution des supports : elle bénéficie de l'invention de l'imprimerie, qui entraîne la production et l'amélioration du papier, de l'encre. La lettre acquiert une valeur particulière, écrite à la main et donc plus personnelle. Elle bénéficie également de l'organisation progressive du système du courrier (messagers à cheval et relais de poste, puis système moderne de la poste, qui se constitue vraiment à partir du xixe siècle). Avec le développement des nouvelles technologies, la lettre se trouve à une période charnière : si l'e-mail représente une forme moderne de lettre (à la différence que sa réception est immédiate), d'autres formes d'échanges (chat, réseau social) la concurrencent sérieusement, en la forçant à se réinventer pour perdurer.
- Correspondance d'auteurs
- Colette, Lettres aux petites fermières, 1992.
- Calamity Jane, Lettres à sa fille, 2007.
- Vincent Van Gogh, Lettres à son frère Théo, 2005.
- Romans épistolaires ou contenant des lettres
- Honoré de Balzac, Mémoires de deux jeunes mariées, 1841.
- Rolande Causse, La Lettre brûlée, 1987.
- Catherine Cuenca, La Marraine de guerre, 2002.
- Isoko Hatano, L'Enfant d'Hiroshima, 2010.
- Jean-Marie Gustave Le Clézio, Lullaby, 2007.
- John Marsden, Les Lettres de l'intérieur, 1993.
- Eric-Emmanuel Schmitt, Oscar et la dame rose, 2002.
- Fred Uhlman, La Lettre de Conrad (suite de L'Ami retrouvé), publié en français en 2003.
Le placet, une lettre officielle et administrative du xviie siècle
Ce placet est écrit par Molière au roi, pour lui demander d'accorder une grâce à l'un de ses amis médecins. Il s'agit de lui donner un meilleur emploi. Sur un ton plaisant et plein d'humour, Molière fait d'abord cette demande pour son ami, et en profite au passage pour remercier le roi de l'avoir autorisé à rejouer sa pièce de théâtre Tartuffe. Suite à la querelle déclenchée par la pièce, qui mettait en scène un religieux hypocrite s'introduisant dans la maison d'une famille bourgeoise pour vivre chez eux en parasite, les adversaires de Molière avaient demandé au roi d'interdire la pièce, qui selon eux attaquait la morale. Molière avait écrit deux placets au Roi pour lui demander de lever l'interdiction. Il a obtenu gain de cause puisque la « grande résurrection de Tartuffe » a précisément lieu le 5 février 1669, jour de composition de ce troisième placet relatif à la pièce.
Troisième placet présenté au roi
Le 5 février 1669.
Sire,
Un fort honnête médecin, dont j'ai l'honneur d'être le malade, me promet et veut s'obliger par-devant notaires de me faire vivre encore trente années, si je puis lui obtenir une grâce de Votre Majesté. Je lui ai dit, sur sa promesse, que je ne lui demandais pas tant, et que je serais satisfait de lui pourvu qu'il s'obligeât de ne me point tuer. Cette grâce, Sire, est un canonicat de votre chapelle royale de Vincennes, vacant par la mort de…
Oserais-je demander encore cette grâce à Votre Majesté le propre jour de la grande résurrection de Tartuffe, ressuscité par vos bontés ? Je suis, par cette première faveur, réconcilié avec les dévots ; et je le serais, par cette seconde, avec les médecins. C'est pour moi, sans doute, trop de grâce à la fois ; mais peut-être n'en est-ce pas trop pour Votre Majesté, et j'attends, avec un peu d'espérance respectueuse, la réponse de mon placet.
Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière
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Le 21 Octobre 2010
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