Jules Barbey d’Aurevilly (1808-1889) fit ses premiers pas dans l’écriture avec le journalisme en 1832. Un an plus tard, ses études de droit achevées, il écrivit beaucoup mais sans trouver d’éditeur : il publia ses nouvelles dans diverses revues de l’époque. Ses récits connurent un large succès mais suscitèrent aussi des polémiques. Il cultiva une personnalité provocatrice. Il s’éteignit à Paris, âgé de quatre-vingts ans.
Avec L’Ensorcelée, Barbey d’Aurevilly revient à ses origines normandes en ouvrant son récit dans un paysage caractéristique du fantastique : un voyageur et son guide s’aventurent dans une lande à la nuit tombée. Blessée, la jument du voyageur se trouve dans l’impossibilité de continuer son chemin et contraint les deux compagnons à s’arrêter. Enveloppés dans le brouillard de la nuit, privés de lumière par l’absence de lune, ils entendent au loin des cloches sonner les douze coups de minuit. Intrigué par cette messe de minuit inhabituelle, l’étranger demande des explications à son guide qui lui parlera d’une mystérieuse messe des morts… Le roman s’ouvre par une description du lieu dans lequel ils se trouvent.
La lande de Lessay est une des plus considérables de cette portion de la Normandie qu’on appelle la presqu’île du Cotentin. Pays de culture, de vallées fertiles, d’herbages verdoyants, de rivières poissonneuses, le Cotentin, cette Tempé de la France, cette terre grasse et remuée, a pourtant, comme la Bretagne, sa voisine, la Pauvresse-aux-Genêts, de ces parties stériles et nues où l’homme passe et où rien ne vient, sinon une herbe rare et quelques bruyères bientôt desséchées. Ces lacunes de culture, ces places vides de végétation, ces terres chauves pour ainsi dire, forment d’ordinaire un frappant contraste avec les terrains qui les environnent. Elles sont à ces pays cultivés des oasis arides, comme il y a dans les sables du désert des oasis de verdure. Elles jettent dans ces paysages frais, riants et féconds, de soudaines interruptions de mélancolie, des airs soucieux, des aspects sévères. Elles les ombrent d’une plus noire... Généralement ces landes ont un horizon assez . Le voyageur, en y entrant, les parcourt d’un regard et en aperçoit la limite. De partout, les haies des champs labourés les . Mais, si, par exception, on en trouve d’une vaste largeur de circuit, on ne saurait dire l’effet qu’elles produisent sur l’imagination de ceux qui les traversent, de quel charme bizarre et profond elles saisissent les yeux et le cœur. Qui ne sait le charme des landes ?... Il n’y a peut-être que les paysages maritimes, la mer et ses grèves, qui aient un caractère aussi expressif et qui vous émeuvent davantage. Elles sont comme les , laissés sur le sol, d’une poésie primitive et sauvage que la main et la herse de l’homme ont déchirée. Haillons sacrés qui disparaîtront au premier jour sous le souffle de l’industrialisme moderne ; car notre époque, grossièrement matérialiste et utilitaire, a pour prétention de faire disparaître toute espèce de friche et de broussailles aussi bien du globe que de l’âme humaine. Asservie aux idées de rapport, la société, cette vieille ménagère qui n’a plus de jeune que ses besoins et qui radote de ses lumières, ne comprend pas plus les divines ignorances de l’esprit, cette poésie de l’âme qu’elle veut échanger contre de malheureuses connaissances toujours incomplètes, qu’elle n’admet la poésie des yeux, cachée et visible sous l’apparente inutilité des choses. Pour peu que cet effroyable mouvement de la pensée moderne continue, nous n’aurons plus, dans quelques années, un pauvre bout de lande où l’imagination puisse poser son pied pour rêver, comme le héron sur une de ses pattes. Alors, sous ce règne de l’épais génie des aises physiques qu’on prend pour de la Civilisation et du Progrès, il n’y aura ni ruines, ni mendiants, ni terres vagues, ni superstitions comme celles qui vont faire le sujet de cette histoire, si la sagesse de notre temps veut bien nous permettre de la raconter.
Barbey d'Aurevilly, L'Ensorcelée, publication par épisodes en 1852, édition en 1854
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Il n’y a peut-être que les paysages maritimes, la mer et ses grèves, qui aient un caractère aussi expressif et qui vous émeuvent davantage. Elles sont comme les <span class=\"oneFootNote\" id=\"textFootNote3077\" data-id=\"3077\">lambeaux<sup>4<\/sup><\/span>, laissés sur le sol, d’une poésie primitive et sauvage que la main et la herse de l’homme ont déchirée. Haillons sacrés qui disparaîtront au premier jour sous le souffle de l’industrialisme moderne ; car notre époque, grossièrement matérialiste et utilitaire, a pour prétention de faire disparaître toute espèce de friche et de broussailles aussi bien du globe que de l’âme humaine. Asservie aux idées de rapport, la société, cette vieille ménagère qui n’a plus de jeune que ses besoins et qui radote de ses lumières, ne comprend pas plus les divines ignorances de l’esprit, cette poésie de l’âme qu’elle veut échanger contre de malheureuses connaissances toujours incomplètes, qu’elle n’admet la poésie des yeux, cachée et visible sous l’apparente inutilité des choses. Pour peu que cet effroyable mouvement de la pensée moderne continue, nous n’aurons plus, dans quelques années, un pauvre bout de lande où l’imagination puisse poser son pied pour rêver, comme le héron sur une de ses pattes. Alors, sous ce règne de l’épais génie des aises physiques qu’on prend pour de la Civilisation et du Progrès, il n’y aura ni ruines, ni mendiants, ni terres vagues, ni superstitions comme celles qui vont faire le sujet de cette histoire, si la sagesse de notre temps veut bien nous permettre de la raconter.<\/p><br \/><br \/><div class=\"footNoteArea\" style=\"display:none;\"> <\/div>\n <div class=\"oneNoteFooterDef\" data-id=\"3076\" id=\"defFoot3076\">\n <span class=\"counter\">\n 1\n <\/span>\n <span class=\"definition\">\n du verbe circonscrire : d\u00e9limiter pr\u00e9cis\u00e9ment un espace, ici les landes.\n <\/span>\n <\/div>\n \n <div class=\"oneNoteFooterDef\" data-id=\"3077\" id=\"defFoot3077\">\n <span class=\"counter\">\n 2\n <\/span>\n <span class=\"definition\">\n fragments d\u00e9chir\u00e9s, endommag\u00e9s.\n <\/span>\n <\/div>\n \n <div class=\"oneNoteFooterDef\" data-id=\"3074\" id=\"defFoot3074\">\n <span class=\"counter\">\n 3\n <\/span>\n <span class=\"definition\">\n petit rouleau qui sert \u00e0 ombrer le trait d'un fusain d'un crayon afin de le rendre moins net.\n <\/span>\n <\/div>\n \n <div class=\"oneNoteFooterDef\" data-id=\"3075\" id=\"defFoot3075\">\n <span class=\"counter\">\n 4\n <\/span>\n <span class=\"definition\">\n restreint, limit\u00e9, \u00e9troit.\n <\/span>\n <\/div>\n ","title":"Avec <span class=\"g-n-ral-ref\">L’Ensorcelée<\/span>, Barbey d’Aurevilly revient à ses origines normandes en ouvrant son récit dans un paysage caractéristique du fantastique : un voyageur et son guide s’aventurent dans une lande à la nuit tombée. 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