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Portraits de "misérables"

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Victor Hugo (1802-1885) écrivit des œuvres célèbres dans tous les genres: roman (Le dernier jour d’un condamné, Notre-Dame de Paris), poésie (Les Châtiments, Les Contemplations, La légende des siècles), théâtre (Hernani, Ruy Blas). Il s’engagea aussi politiquement, notamment contre la peine de mort. Il écrivit Les Misérables (1862) en exil, où il demeura vingt ans pour s’opposer au Second Empire. Plus d’un million de personnes assistèrent à ses funérailles officielles.

Cosette est une petite fille qui est née sans que sa mère, Fantine, ne soit mariée. Cela est jugé immoral au xixe siècle, Fantine a donc dû la cacher pour pouvoir trouver un emploi. Elle l’a ainsi mise en pension chez des aubergistes, les Thénardier. Malheureusement, ceux-ci profitent de la situation et demandent toujours plus d’argent à Fantine qui sombre dans la misère. Les années passent et Cosette grandit sans revoir sa mère.

A

Les lecteurs ont peut-être, dès sa première apparition, conservé le souvenir de cette Thénardier grande, blonde, rouge, grasse, charnue, carrée, énorme et agile ; elle tenait, nous l’avons dit, de la race de ces sauvagesses colosses qui se cambrent dans les foires avec des pavés pendus à leur chevelure […]. Elle avait pour domestique Cosette ; une souris au service d’un éléphant. Tout tremblait au son de sa voix, les vitres, les meubles et les gens. […] Elle avait de la barbe. […] Quand on l’entendait parler, on disait : C’est un gendarme ; quand on la regardait boire, on disait : C’est un charretier ; quand on la voyait manier Cosette, on disait : C’est le bourreau. […]

Le Thénardier était un homme petit, maigre, blême, anguleux, osseux, chétif, qui avait l’air malade et qui se portait à merveille ; sa fourberie commençait là. Il souriait habituellement par précaution, et était poli à peu près avec tout le monde, même avec le mendiant auquel il refusait un liard. Il avait le regard d’une fouine […].

Cet homme et cette femme, c’était ruse et rage mariés ensemble, attelage hideux et terrible.

Tels étaient ces deux êtres. Cosette était entre eux, subissant leur double pression, comme une créature qui serait à la fois broyée par une meule et déchiquetée par une tenaille. L’homme et la femme avaient chacun une manière différente ; Cosette était rouée de coups, cela venait de la femme ; elle allait pieds nus l’hiver, cela venait du mari.

Cosette montait, descendait, lavait, brossait, frottait, balayait, courait, trimait, haletait, remuait des choses lourdes, et, toute chétive, faisait les grosses besognes. Nulle pitié ; une maîtresse farouche, un maître venimeux. La gargote Thénardier était comme une toile où Cosette était prise et tremblait. […] La pauvre enfant, passive, se taisait.



Victor Hugo, Les Misérables, 1862, Tome II, livre III, chapitre 2

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Victor Hugo

portrait de l'auteurFélix Nadar, Victor Hugo, photographie, v 1884 Wikimedia/AlMare

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Illustration d'Emile Bayard

Illustration d’Émile Bayard pour Les Misérables, Édition Hugues, 1879/1882 Photo12/ARJ

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B

Cosette était laide. Heureuse, elle eût peut-être été jolie. Nous avons déjà esquissé cette petite figure sombre. Cosette était maigre et blême. Elle avait près de huit ans, on lui en eût donné à peine six. Ses grands yeux enfoncés dans une sorte d’ombre profonde étaient presque éteints à force d’avoir pleuré. Les coins de sa bouche avaient cette courbe de l’angoisse habituelle, qu’on observe chez les condamnés et chez les malades désespérés. Ses mains étaient, comme sa mère l’avait deviné, « perdues d’engelures1 » […]. Tout son vêtement n’était qu’un haillon2 qui eût fait pitié l’été et qui faisait horreur l’hiver. Elle n’avait sur elle que de la toile trouée ; pas un chiffon de laine. On voyait sa peau çà et là, et l’on y distinguait partout des taches bleues ou noires qui indiquaient les endroits où la Thénardier l’avait touchée. […] Toute la personne de cette enfant, son allure, son attitude, le son de sa voix, ses intervalles entre un mot et l’autre, son regard, son silence, son moindre geste, exprimaient et traduisaient une seule idée : la crainte.



1 inflammations et crevasses douloureuses causées par le froid.
2 vêtement déchiré.


Victor Hugo, Les Misérables, 1862, Tome II, livre III, chapitre 8

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