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Français 4e

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La force de Jean Valjean

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Décidé à devenir bon après sa rencontre avec Mgr Myriel, Jean Valjean a sauvé deux enfants dans un incendie à Montreuil-sur-Mer. Il est acclamé par la population et personne ne pense à lui demander son passeport. Il prend alors le nom de Monsieur Madeleine et une nouvelle vie commence pour lui. Il invente un procédé de fabrication très intéressant qui le rend riche, et il devient le bienfaiteur de toute la région. Mais quelqu’un se doute de sa véritable identité : l’inspecteur de police Javert, homme impitoyable qui est persuadé qu’un voleur ne peut pas devenir honnête. Il recherche Jean Valjean pour le renvoyer au bagne à perpétuité, à cause du vol de Petit-Gervais et de sa dissimulation sous une fausse identité. Un jour, Jean Valjean, alias M. Madeleine, passe sur le lieu d’un accident : un vieil homme (qui le déteste), le père Fauchelevent, est écrasé sous sa charrette. Si personne n’agit rapidement, le vieil homme va mourir.

— Écoutez, reprit Madeleine, il y a encore assez de place sous la voiture pour qu’un homme s’y glisse et la soulève avec son dos. Rien qu’une demi-minute, et l’on tirera le pauvre homme. Y a-t-il ici quelqu’un qui ait des reins1 et du cœur2 ? Cinq louis d’or3 à gagner !

Personne ne bougea dans le groupe.

[…] — Ce n’est pas la bonne volonté qui leur manque, dit une voix.

M. Madeleine se retourna, et reconnut Javert. Il ne l’avait pas aperçu en arrivant.

Javert continua :

— C’est la force. Il faudrait être un terrible homme pour faire la chose de lever une voiture comme cela sur son dos.

Puis, regardant fixement M. Madeleine, il poursuivit en appuyant sur chacun des mots qu’il prononçait :

— Monsieur Madeleine, je n’ai jamais connu qu’un seul homme capable de faire ce que vous demandez là.

Madeleine tressaillit.

Javert ajouta avec un air d’indifférence, mais sans quitter des yeux Madeleine :

— C’était un forçat.

— Ah ! dit Madeleine.

— Du bagne de Toulon.

Madeleine devint pâle.

Cependant la charrette continuait à s’enfoncer lentement. Le père Fauchelevent râlait4 et hurlait :

— J’étouffe ! Ça me brise les côtes ! Un cric5 ! quelque chose ! Ah !

Madeleine regarda autour de lui :

— Il n’y a donc personne qui veuille gagner vingt louis et sauver la vie à ce pauvre vieux ?

Aucun des assistants ne remua. Javert reprit :

— Je n’ai jamais connu qu’un homme qui pût remplacer un cric. C’était ce forçat.

— Ah ! voilà que ça m’écrase ! cria le vieillard.

Madeleine leva la tête, rencontra l’œil de faucon de Javert toujours attaché sur lui, regarda les paysans immobiles, et sourit tristement. Puis, sans dire une parole, il tomba à genoux, et avant même que la foule eût eu le temps de jeter un cri, il était sous la voiture.

Il y eut un affreux moment d’attente et de silence.

On vit Madeleine presque à plat ventre sous ce poids effrayant essayer deux fois en vain de rapprocher ses coudes de ses genoux. […]

Les assistants haletaient. Les roues avaient continué de s’enfoncer, et il était déjà devenu presque impossible que Madeleine sortît de dessous la voiture.

Tout à coup on vit l’énorme masse s’ébranler, la charrette se soulevait lentement, les roues sortaient à demi de l’ornière. On entendit une voix étouffée qui criait :

– Dépêchez-vous ! aidez !

C’était Madeleine qui venait de faire un dernier effort.

Ils se précipitèrent. Le dévouement d’un seul avait donné de la force et du courage à tous. La charrette fut enlevée par vingt bras. Le vieux Fauchelevent était sauvé.

Madeleine se releva. Il était blême, quoique ruisselant de sueur. Ses habits étaient déchirés et couverts de boue. Tous pleuraient. Le vieillard lui baisait les genoux et l’appelait le bon Dieu. Lui, il avait sur le visage je ne sais quelle expression de souffrance heureuse et céleste, et il fixait son œil tranquille sur Javert qui le regardait toujours.



1 (ici) force.
2 (ici) courage (voir p. 56, n. 1).
3 ancienne monnaie de grande valeur.
4 du verbe râler : émettre un bruit rauque en respirant.
5 instrument à manivelle servant à soulever de grands poids.


Victor Hugo, Les Misérables, 1862, Tome I, livre V, chapitre 6

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La force de Jean Valjean

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