Retournement de situation ! Un jour, Javert apprend à M. Madeleine que le « vrai » Jean Valjean a été arrêté et va être renvoyé au bagne. Il s’agit d’un vagabond, le père Champmathieu. Notre héros est sauvé, à condition de laisser l’autre homme se faire condamner à sa place. Que doit-il faire ?
Après tout, s’il y a du mal pour quelqu’un, ce n’est aucunement de ma faute. […] De quoi est-ce que je vais me mêler ? Cela ne me regarde pas. Comment ! je ne suis pas content ! Mais qu’est-ce qu’il me faut donc ? Le but auquel j’aspire depuis tant d’années, le songe de mes nuits, l’objet de mes prières au ciel, la sécurité, je l’atteins ! C’est Dieu qui le veut. […] C’est décidé, laissons aller les choses !
[…] Il se leva de sa chaise, et se mit à marcher dans la chambre. — Allons, dit-il, n’y pensons plus. Voilà une résolution prise ! — Mais il ne sentit aucune joie.
Au contraire.
On n’empêche pas plus la pensée de revenir à une idée que la mer de revenir à un rivage. Pour le matelot, cela s’appelle la marée ; pour le coupable, cela s’appelle le remords. Dieu soulève l’âme comme l’océan.
[…] Il se demanda sévèrement ce qu’il avait entendu par ceci : « Mon but est atteint ! » Il se déclara que sa vie avait un but en effet. Mais quel but ? cacher son nom ? tromper la police ? Était-ce pour une chose si petite qu’il avait fait tout ce qu’il avait fait ? Est-ce qu’il n’avait pas un autre but, qui était le grand, qui était le vrai ? Sauver, non sa personne, mais son âme. Redevenir honnête et bon. Être un juste ! […]
— Eh bien, dit-il, prenons ce parti ! faisons notre devoir ! sauvons cet homme !
[…] Et puis tout à coup il pensa à la Fantine1.
[…] Ici une crise nouvelle se déclara.
[…] — Ah çà, j’étais fou, j’étais absurde, qu’est-ce que je parlais donc de me dénoncer ? […] Beaux scrupules qui sauvent un coupable et qui sacrifient des innocents, qui sauvent un vieux vagabond, lequel n’a plus que quelques années à vivre au bout du compte et ne sera guère plus malheureux au bagne que dans sa masure2, et qui sacrifient toute une population, mères, femmes, enfants ! Cette pauvre petite Cosette qui n’a que moi au monde et qui est sans doute en ce moment toute bleue de froid dans le bouge3 de ces Thénardier […].
Il se leva, il se remit à marcher. Cette fois il lui semblait qu’il était content.
Jean Valjean décide donc de ne pas se dénoncer, et de faire fondre les chandeliers donnés par l’évêque pour effacer toutes les traces de sa vraie identité. Mais il entend alors une voix qui l’interpelle et lui dit qu’il n’est qu’un misérable s’il laisse accuser un innocent. Or l’idée de retourner au bagne est horrible.
Se dénoncer, grand Dieu ! se livrer ! Il envisagea avec un immense désespoir tout ce qu’il faudrait quitter, tout ce qu’il faudrait reprendre. Il faudrait donc dire adieu à cette existence si bonne, si pure, si radieuse, à ce respect de tous, à l’honneur, à la liberté ! […] au lieu de cela, la chiourme4, le carcan5, la veste rouge6, la chaîne au pied, la fatigue, le cachot, le lit de camp, toutes ces horreurs connues ! À son âge, après avoir été ce qu’il était ! […]
Et, quoi qu’il fît, il retombait toujours sur ce poignant dilemme7 qui était au fond de sa rêverie : — rester dans le paradis, et y devenir démon ! rentrer dans l’enfer, et y devenir ange !
[…] Hélas ! toutes ses irrésolutions8 l’avaient repris. Il n’était pas plus avancé qu’au commencement.
Victor Hugo, Les Misérables, 1862, Tome I, livre VII, chapitre 3
Victor Hugo, Ma destinée, 1867, plume, lavis d’encre et gouache, maison de Victor Hugo, Paris Photo12/ARJ
Menu
Page créée par lelivrescolaire
Le 21 Octobre 2010
Vocabulaire de la page
Annotations du document
- Ce document n'a pas d'annotation
- Ce document n'a pas d'annotation


