L’inspecteur de police Javert est toujours à la poursuite de Jean Valjean. C’est un homme dur et effrayant, « composé de deux sentiments très simples, et relativement très bons, mais qu’il fai[t] presque mauvais à force de les exagérer : le respect de l’autorité, la haine de la rébellion ». « Javert sérieux était un dogue ; lorsqu’il riait, c’était un tigre ». Lors de l’insurrection républicaine à Paris en juin 1832 contre la Monarchie de Juillet, il vient sur une barricade pour espionner les révolutionnaires, mais est reconnu et arrêté ; il va être exécuté. Or Jean Valjean est présent et, au lieu de le tuer, le délivre en secret. Plus tard, Javert retrouve par hasard Jean Valjean ; il commence par suivre la loi en l’arrêtant. Mais ensuite, il ne peut pas s’empêcher de libérer cet homme qui lui a sauvé la vie. Javert, qui avait toujours été si sûr de lui, est alors, selon Victor Hugo, « déraillé ».
Javert souffrait affreusement.
[…] Que faire maintenant ? Livrer Jean Valjean, c’était mal ; laisser Jean Valjean libre, c’était mal. Dans le premier cas, l’homme de l’autorité tombait plus bas que l’homme du bagne ; dans le second, un forçat montait plus haut que la loi et mettait le pied dessus.
[…] Jean Valjean le déconcertait. Tous les qui avaient été les points d’appui de toute sa vie s’écroulaient devant cet homme. La générosité de Jean Valjean envers lui Javert l’accablait. […] Javert sentait que quelque chose d’horrible pénétrait dans son âme, l’admiration pour un forçat.
[…] Vingt fois, quand il était dans cette voiture face à face avec Jean Valjean, le tigre légal avait rugi en lui. Vingt fois, il avait été tenté de se jeter sur Jean Valjean, de le saisir et de le dévorer, c’est-à-dire de l’arrêter. […] il avait voulu passer outre, agir, appréhender l’homme, et, alors comme à présent, il n’avait pas pu ; et chaque fois que sa main s’était convulsivement levée vers le collet de Jean Valjean, sa main, comme sous un poids énorme, était retombée, et il avait entendu au fond de sa pensée une voix, une étrange voix qui lui criait : — C’est bien. Livre ton sauveur. Ensuite fais apporter la cuvette de , et lave-toi les griffes.
[…] Toutes sortes de nouveautés énigmatiques s’entr’ouvraient devant ses yeux. Il s’adressait des questions, et il se faisait des réponses, et ses réponses l’effrayaient. Il se demandait : Ce forçat, ce désespéré, que j’ai poursuivi jusqu’à le persécuter, et qui m’a eu sous son pied, et qui pouvait se venger, et qui le devait tout à la fois pour sa et pour sa sécurité, en me laissant la vie, en me faisant grâce, qu’a-t-il fait ? Son devoir. Non. Quelque chose de plus. Et moi, en lui faisant grâce à mon tour, qu’ai-je fait ? Mon devoir. Non. Quelque chose de plus. Il y a donc quelque chose de plus que le devoir ? Ici il ; […] depuis qu’il avait l’âge d’homme et de fonctionnaire, il mettait dans la police à peu près toute sa religion, étant […] espion comme on est prêtre. Il avait un supérieur, M. Gisquet ; il n’avait guère songé jusqu’à ce jour à cet autre supérieur, Dieu.
Ce chef nouveau, Dieu, il le sentait inopinément, et en était troublé.
[…] Quoi qu’il en fût, et c’était toujours là qu’il en revenait, un fait pour lui dominait tout, c’est qu’il venait de commettre une infraction épouvantable. […] Il venait de voler aux lois un homme qui leur appartenait. Il avait fait cela. Il ne se comprenait plus. Il n’était pas sûr d’être lui-même […]. Il fallait désormais être un autre homme. […] Il n’avait plus de raison d’être.
Situation terrible ! être ému.
Être le granit, et douter ! être la statue du châtiment fondue tout d’une pièce dans le moule de la loi, et s’apercevoir subitement qu’on a sous sa mamelle de bronze quelque chose d’absurde et de désobéissant qui ressemble presque à un cœur !
Victor Hugo, Les Misérables, 1862, Tome V, livre IV, chapitre 1
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[…] Javert sentait que quelque chose d’horrible pénétrait dans son âme, l’admiration pour un forçat.<\/p>\n<p class=\"principal-txt-courant\">[…] Vingt fois, quand il était dans cette voiture face à face avec Jean Valjean, le tigre légal avait rugi en lui. Vingt fois, il avait été tenté de se jeter sur Jean Valjean, de le saisir et de le dévorer, c’est-à-dire de l’arrêter. […] il avait voulu passer outre, agir, appréhender l’homme, et, alors comme à présent, il n’avait pas pu ; et chaque fois que sa main s’était convulsivement levée vers le collet de Jean Valjean, sa main, comme sous un poids énorme, était retombée, et il avait entendu au fond de sa pensée une voix, une étrange voix qui lui criait : — C’est bien. Livre ton sauveur. Ensuite fais apporter la cuvette de <span class=\"oneFootNote\" id=\"textFootNote3119\" data-id=\"3119\">Ponce-Pilate<sup>2<\/sup><\/span>, et lave-toi les griffes.<\/p>\n<p class=\"principal-txt-courant\">[…] Toutes sortes de nouveautés énigmatiques s’entr’ouvraient devant ses yeux. Il s’adressait des questions, et il se faisait des réponses, et ses réponses l’effrayaient. Il se demandait : Ce forçat, ce désespéré, que j’ai poursuivi jusqu’à le persécuter, et qui m’a eu sous son pied, et qui pouvait se venger, et qui le devait tout à la fois pour sa <span class=\"oneFootNote\" id=\"textFootNote3120\" data-id=\"3120\">rancune<sup>3<\/sup><\/span> et pour sa sécurité, en me laissant la vie, en me faisant grâce, qu’a-t-il fait ? Son devoir. Non. Quelque chose de plus. Et moi, en lui faisant grâce à mon tour, qu’ai-je fait ? Mon devoir. Non. Quelque chose de plus. Il y a donc quelque chose de plus que le devoir ? Ici il <span class=\"oneFootNote\" id=\"textFootNote3121\" data-id=\"3121\">s’effarait<sup>4<\/sup><\/span> ; […] depuis qu’il avait l’âge d’homme et de fonctionnaire, il mettait dans la police à peu près toute sa religion, étant […] espion comme on est prêtre. Il avait un supérieur, M. Gisquet ; il n’avait guère songé jusqu’à ce jour à cet autre supérieur, Dieu.<\/p>\n<p class=\"principal-txt-courant\">Ce chef nouveau, Dieu, il le sentait inopinément, et en était troublé.<\/p>\n<p class=\"principal-txt-courant\">[…] Quoi qu’il en fût, et c’était toujours là qu’il en revenait, un fait pour lui dominait tout, c’est qu’il venait de commettre une infraction épouvantable. […] Il venait de voler aux lois un homme qui leur appartenait. Il avait fait cela. Il ne se comprenait plus. Il n’était pas sûr d’être lui-même […]. Il fallait désormais être un autre homme. […] Il n’avait plus de raison d’être.<\/p>\n<p class=\"principal-txt-courant\">Situation terrible ! être ému.<\/p>\n<p class=\"principal-txt-courant\">Être le granit, et douter ! être la statue du châtiment fondue tout d’une pièce dans le moule de la loi, et s’apercevoir subitement qu’on a sous sa mamelle de bronze quelque chose d’absurde et de désobéissant qui ressemble presque à un cœur !<\/p><br \/><br \/><div class=\"footNoteArea\" style=\"display:none;\"> <\/div>\n <div class=\"oneNoteFooterDef\" data-id=\"3118\" id=\"defFoot3118\">\n <span class=\"counter\">\n 1\n <\/span>\n <span class=\"definition\">\n un axiome est une \u00e9vidence qui fonde un raisonnement.\n <\/span>\n <\/div>\n \n <div class=\"oneNoteFooterDef\" data-id=\"3119\" id=\"defFoot3119\">\n <span class=\"counter\">\n 2\n <\/span>\n <span class=\"definition\">\n gouverneur romain connu pour avoir fait crucifier J\u00e9sus-Christ \u00e0 la demande de la foule. Convaincu de l'innocence de ce dernier, il se serait lav\u00e9 les mains en public pour montrer qu'il ne se jugeait pas responsable de l'ex\u00e9cution. Ici, sa cuvette symbolise l'hypocrisie du meurtrier qui ne veut pas avoir de sang sur les mains.\n <\/span>\n <\/div>\n \n <div class=\"oneNoteFooterDef\" data-id=\"3120\" id=\"defFoot3120\">\n <span class=\"counter\">\n 3\n <\/span>\n <span class=\"definition\">\n ressentiment, d\u00e9sir de vengeance.\n <\/span>\n <\/div>\n \n <div class=\"oneNoteFooterDef\" data-id=\"3121\" id=\"defFoot3121\">\n <span class=\"counter\">\n 4\n <\/span>\n <span class=\"definition\">\n du verbe s'effarer : devenir tr\u00e8s troubl\u00e9.\n <\/span>\n <\/div>\n ","title":"L’inspecteur de police Javert est toujours à la poursuite de Jean Valjean. 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