Ce poème en forme de bilan exalte en une série de vers courts la mission, le pouvoir et les ressources du langage poétique qui peut rassembler les moments heureux d'une existence. Écrit dans le chaos de la Seconde Guerre mondiale, alors que Jules Supervielle vient de subir un arrêt cardiaque, il célèbre les forces de la vie.
Domicile vivant
Er de loger dans le temps
Dans un cœur continu,
Et d'avoir vu ses mains
Se poser sur le monde
Comme sur une pomme
Dans son petit jardin,
D'avoir aimé la terre,
La lune et le soleil,
Comme des familiers
Qui n'ont pas leur pareils,
Et d'avoir confié
Le monde à sa mémoire
Comme un clair cavalier
À sa monture noire,
D'avoir donné visage
À ces mots : femme, enfants,
Et servi de rivage
À d'errants1 continents,
Et d'avoir atteint l'âme
À petit coups de rame
Pour ne l'effaroucher2
D'une brusque approchée.
C'est beau d'avoir connu
L'ombre sous le feuillage
Et d'avoir senti l'âge
Ramper sur le corps nu,
Accompagné la peine
Du sang noir dans nos veines
Et doré son silence
De l'étoile Patience,
Et d'avoir tous ces mots
Qui bougent dans la tête,
De choisir les moins beaux
Pour leur faire un peu fête,
D'avoir senti la vie,
Hâtive et mal aimée,
De l'avoir enfermée
Dans cette poésie.
Jules Supervielle, « Hommage à la vie », 1943, 1939-1945
Visiteurs devant une peinture de Marc Chagall (La Vie, 1964, huile sur toile), photographie de 2005, Hervé Champollion / AKG Images Hervé Champollion / akg-images/ADAGP, Paris, 2011
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Le 21 Octobre 2010
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