Son célèbre poème « El Desdichado » et la folie qui finit par l’emporter en ont fait un des premiers poètes maudits du siècle, mais (1808-1855) fut aussi un romantique fasciné par le Moyen Âge, amoureux des vieilles chansons de nos campagnes.
La réminiscence (phénomène ou souvenir confus qui ressurgit de lui-même ou que l’on fait remonter à la mémoire) de Nerval est un voyage dans le temps à travers lequel il se découvre une vie antérieure dans un passé lointain.
Il est un air pour qui je donnerais
Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber,
Un air très vieux, languissant et funèbre,
Qui pour moi seul a des charmes secrets !
Or, chaque fois que je viens à l’entendre,
De deux cents ans mon âme rajeunit :
C’est sous Louis treize ; et je crois voir s’étendre
Un coteau vert, que le couchant jaunit,
Puis un château de brique à coins de pierre,
Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs,
Ceint de grands parcs, avec une rivière
Baignant ses pieds, qui coule entre des fleurs ;
Puis une dame, à sa haute fenêtre,
Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens,
Que, dans une autre existence peut-être,
J’ai déjà vue… — et dont je me souviens !
Gérard de Nerval, « Fantaisie », Odelettes, 1833
(1786-1859), poétesse et actrice française, connut une vie douloureuse, marquée par la perte de plusieurs êtres chers (orpheline de mère très jeune, elle perdit aussi trois de ses quatre enfants). Ses poèmes firent l’admiration de Balzac, Baudelaire et Verlaine. Elle influença ce dernier dans le choix de ses thèmes et dans ses recherches formelles, en essayant de composer des poèmes avec des vers en nombre impair de syllabes.
N’écris pas. Je suis triste, et je voudrais m’éteindre.
Les beaux étés sans toi, c’est la nuit sans flambeau.
J’ai refermé mes bras qui ne peuvent t’atteindre,
Et frapper à mon cœur, c’est frapper au tombeau.
N’écris pas !
N’écris pas. N’apprenons qu’à mourir à nous-mêmes.
Ne demande qu’à Dieu… qu’à toi, si je t’aimais !
Au fond de ton absence écouter que tu m’aimes,
C’est entendre le ciel sans y monter jamais.
N’écris pas !
N’écris pas. Je te crains ; j’ai peur de ma mémoire ;
Elle a gardé ta voix qui m’appelle souvent.
Ne montre pas l’eau vive à qui ne peut la boire.
Une chère écriture est un portrait vivant.
N’écris pas !
N’écris pas ces doux mots que je n’ose plus lire :
Il semble que ta voix les répand sur mon cœur ;
Que je les vois brûler à travers ton sourire ;
Il semble qu’un baiser les empreint sur mon cœur.
N’écris pas !
Marceline Desbordes-Valmore, « Les séparés », Poésies posthumes, 1860
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Le 21 Octobre 2010
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