L’Acte V s’ouvre, quatorze ans plus tard, sur le couvent où Roxane s’est retirée depuis que Christian est mort au combat, emportant avec lui le secret de l’amour que Cyrano portait à Roxane, et ne lui ayant laissé, semble-t-il, qu’une lettre d’adieu, en réalité écrite par Cyrano. Toujours fidèle à sa cousine, celui-ci lui rend une visite amicale chaque semaine. Mais le soir du 26 septembre, date de cette scène, Cyrano arrive en retard, mortellement blessé au crâne suite à une embuscade préparée par un de ses nombreux ennemis. Il a masqué sa blessure sous son chapeau. Il tressaille à l’évocation de la lettre précieusement conservée par Roxane.
CYRANO
Sa lettre ! ... N’aviez-vous pas dit qu’un jour, peut-être,
Vous me la feriez lire ?
ROXANE
Ah ! vous voulez ? ... Sa lettre ?
CYRANO
Oui... Je veux... Aujourd’hui...
ROXANE, lui donnant le sachet pendu à son cou.
Tenez !
CYRANO, le prenant
Je peux ouvrir ?
ROXANE
Ouvrez... lisez ! ...
Elle revient à , le replie, range ses laines.
CYRANO, lisant
"Roxane, adieu, je vais mourir ! ..."
ROXANE, s’arrêtant, étonnée
Tout haut ?
CYRANO, lisant
"C’est pour ce soir, je crois, ma bien-aimée !
"J’ai l’âme lourde encor d’amour inexprimée,
"Et je meurs ! jamais plus, jamais mes yeux grisés,
"Mes regards dont c’était..."
ROXANE
Comme vous la lisez,
Sa lettre !
CYRANO, continuant
"...dont c’était les frémissantes fêtes,
"Ne baiseront au vol les gestes que vous faites
"J’en revois un petit qui vous est familier
"Pour toucher votre front, et je voudrais crier..."
ROXANE, troublée
Comme vous la lisez, -– cette lettre !
La nuit vient insensiblement.
CYRANO
"Et je crie
"Adieu ! ..."
ROXANE
Vous la lisez...
CYRANO
"Ma chère, ma chérie,
"Mon trésor..."
ROXANE, rêveuse
D’une voix...
CYRANO
"Mon amour..."
ROXANE
D’une voix...
Elle tressaille.
Mais... que je n’entends pas pour la première fois !
Elle s’approche tout doucement, sans qu’il s’en aperçoive, passe derrière le fauteuil se penche sans bruit, regarde la lettre. -– L’ombre augmente.
CYRANO
"Mon cœur ne vous quitta jamais une seconde,
"Et je suis et serai jusque dans l’autre monde
"Celui qui vous aima sans mesure, celui..."
ROXANE, lui posant la main sur l’épaule
Comment pouvez-vous lire à présent ? Il fait nuit.
Il tressaille, se retourne, la voit là tout près, fait un geste d’effroi, baisse la tête. Un long silence. Puis, dans l’ombre complètement venue, elle dit avec lenteur, joignant les mains
Et pendant quatorze ans, il a joué ce rôle
D’être le vieil ami qui vient pour être drôle !
CYRANO
Roxane !
ROXANE
C’était vous.
CYRANO
Non, non, Roxane, non !
ROXANE
J’aurais dû deviner quand il disait mon nom !
CYRANO
Non ! ce n’était pas moi !
[…] ROXANE
Vous m’aimiez !
[…] CYRANO
Non, non, mon cher amour, je ne vous aimais pas !
ROXANE
Ah ! que de choses qui sont mortes... qui sont nées !
– Pourquoi vous être tu pendant quatorze années,
Puisque sur cette lettre où, lui, n’était pour rien,
Ces pleurs étaient de vous ?
CYRANO, lui tendant la lettre
Ce sang était le sien.
Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, 1897, V, 5, vers 2436 à 2459 et 2466 à 2471
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