Cyrano de Bergerac est une pièce de théâtre particulièrement riche qui a surpris le public et les critiques de la fin du xixe siècle par son originalité, loin des genres prônés par le théâtre classique du xviie siècle, tels la comédie ou la tragédie.
Cette « comédie héroïque » reprend de nombreux éléments du drame romantique (genre théâtral du xixe siècle refusant certaines règles classiques, qui met en scène des personnages contrastés dans des intrigues complexes). On y trouve :
-d'autre part, une attention particulière accordée à la théâtralité de la pièce : les personnages jouent sans cesse des rôles pour masquer leur identité réelle ou obtenir ce qu'ils souhaitent. Ils assistent aussi à des spectacles à l'intérieur même de la pièce, selon une mise en abymechère à Edmond Rostand.
Cette importance donnée à la dimension théâtrale de l'œuvre est d'ailleurs remarquable lorsque l'on observe l'alternance de scènes d'intimité (célébrant l'amour et l'amitié : textes 2, 4 et 5) et de scènes particulièrement dynamiques (multipliant le nombre de protagonistes et soulignant la grandeur du héros : textes 1 et 3) où de nombreuses didascalies détaillent toujours la mise en scène (Histoire des Arts n°2).
Le personnage de Cyrano de Bergerac
Le personnage de Cyrano de Bergerac, qui prononce à lui seul plus de la moitié des 2600 vers de la pièce, est avant tout ce poète du xviie siècle dont Edmond Rostand modèle l'image en respectant bon nombre de détails de sa biographie, tels la taille de son nez et la rigueur de ses valeurs morales.
C'est un grand idéaliste, qui tente d'atteindre le sublime à la fois dans ses sentiments et ses actes. Il impressionne le spectateur par sa grande dextérité à l'épée ainsi que par sa grandiloquence, sa capacité d'improvisation et son esprit poétique. Il le touche aussi par le complexe qu'il éprouve en raison de la laideur de son nez et par cette abnégation totale qui le pousse à cacher l'amour qu'il ressent pour sa cousine Roxane jusqu'au moment de sa mort.
La force du personnage principal est notamment mise en valeur par le trio qu'il constitue avec Roxane, précieuse, maintenue dans l'illusion totale de la perfection du beau Christian de Neuvillette dont elle se croit éprise en raison des discours raffinés que lui souffle Cyrano. Le bonheur n'est consenti qu'aux deux jeunes et beaux amoureux tandis que le laid Cyrano est relégué au rang d'ami et confident. Seule la fin de la pièce remet la beauté de l'esprit et celle du corps à leur juste place en levant la généreuse imposture qui domine toute la pièce.
Les interprètes célèbres de Cyrano
- Constant Coquelin pour la première représentation de 1897 ;
- Denis d'Inès, Jules Leitner, Charles Monval, Pierre Dux au début du xxe siècle ;
- mais aussi Francis Huster, Jacques Weber, Gérard Depardieu, Denis Podalydès à la fin
du xxe siècle… ; - et n'oublions pas que ce fut Sarah Bernhardt qui joua la première le rôle de Roxane…
- Une adaptation en littérature de jeunesse
- François Charles, Cyrano Junior, 1993.
- Des adaptations en bande dessinée
- Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, adapté par Jacques Weber, Éditions Vents d'Ouest, 1986.
- Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, adapté par F. Juteau, Éditions Petit à Petit, 2007.
Face à sa mort imminente, entouré de ses vrais amis (Le Bret et Ragueneau, qui connaissent ses faiblesses) et de Roxane, sous la lune qui lui est si chère (référence au Voyage dans la lune écrit par le vrai Cyrano de Bergerac), Cyrano fait ses adieux. Il décide de se lever pour ne pas attendre la mort passivement, pour livrer, seul, son dernier combat, ce combat qu'il a mené toute sa vie durant, contre tous les maux de l'homme et de la société. Ses derniers mots (ultima verba), consacrés à
« [s]on panache », évoquent à la fois son chapeau orné d'une plume et sa bravoure, traits physique et moral qui ont défini ce héros chevaleresque de cape et d'épée tout au long de la pièce.
CYRANO, est secoué d'un grand frisson et se lève brusquement.
— Pas là ! non ! pas dans ce fauteuil !
On veut s'élancer vers lui.
Ne me soutenez pas ! — Personne !
Il va s'adosser à l'arbre.
Rien que l'arbre !
Silence.
Elle vient. Je me sens déjà botté de marbre,
Ganté de plomb !
Il se raidit.
Oh ! mais !… puisqu'elle est en chemin,
Je l'attendrai debout,
Il tire l'épée.
Et l'épée à la main !
LE BRET. — Cyrano !
ROXANE, défaillante. — Cyrano !
Tous reculent épouvantés.
CYRANO. — Je crois qu'elle regarde…
Qu'elle ose regarder mon nez, cette Camarde !
Il lève son épée.
Que dites-vous ?… C'est inutile ?… Je le sais !
Mais on ne se bat pas dans l'espoir du succès !
Non ! non, c'est bien plus beau lorsque c'est inutile !
Qu'est-ce que c'est que tous ceux-là ! — Vous êtes mille ?
Ah ! je vous reconnais, tous mes vieux ennemis !
Le Mensonge ?
Il frappe de son épée le vide.
Tiens, tiens ! — Ha ! ha ! les Compromis,
Les Préjugés, les Lâchetés !…
Il frappe.
Que je pactise ?
Jamais, jamais ! — Ah ! te voilà, toi, la Sottise !
Je sais bien qu'à la fin vous me mettrez à bas ;
N'importe : je me bats ! je me bats ! je me bats !
Il fait des moulinets immenses et s'arrête haletant.
Oui, vous m'arrachez tout, le laurier et la rose !
Arrachez ! Il y a malgré vous quelque chose
Que j'emporte, et ce soir, quand j'entrerai chez [Dieu,
Mon salut balaiera largement le seuil bleu,
Quelque chose que sans un pli, sans une tache,
J'emporte malgré vous,
Il s'élance l'épée haute.
Et c'est…
L'épée s'échappe de ses mains, il chancelle, tombe dans les bras de Le Bret et de Ragueneau.
ROXANE, se penchant sur lui et lui baisant le front.
— C'est ?…
CYRANO, rouvre les yeux, la reconnaît et dit en souriant. — Mon panache.
RIDEAU
Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac,
1897, Acte V, scène finale
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Le 21 Octobre 2010
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