Issu d’une famille de la bourgeoisie provençale (son père était ingénieur), Émile Zola (1840-1902) devint orphelin très jeune et connut des débuts difficiles comme journaliste littéraire et politique, après avoir échoué au bac scientifique. Très vite, il choisit de recourir à la littérature et au roman pour dépeindre la vie de ses contemporains, surtout dans les classes sociales les plus misérables. Il élabora un cycle de vingt romans dont les personnages sont issus d’une même famille : les Rougon-Macquart. Cela fit de lui le chef de file d’un nouveau mouvement littéraire, le naturalisme. Il cherchait à expliquer les comportements humains par l’importance de l’hérédité, du milieu social et des conditions d’existence. À la fin de sa vie, il s’illustra en défendant le capitaine Dreyfus (accusé à tort d’espionnage par l’armée et le gouvernement) avec la publication de la célèbre lettre ouverte « J’Accuse » dans le journal L’Aurore, ce qui lui valut l’exil.
Dans La Bête humaine, Zola met en scène le monde des chemins de fer de la fin du xixesiècle. Il peint la vie des cheminots, une vie rythmée par les horaires et le passage des trains. Jacques, conducteur de train, est venu voir sa tante Phasie qui est mariée à Misard, un garde-barrière. Ils vivent dans une maison isolée près de la voie ferrée, et la tante Phasie soupçonne son mari de vouloir l’empoisonner pour lui voler son argent.
La nuit était tombée, et tous deux, en se tournant vers la fenêtre, ne distinguèrent plus que confusément Misard causant avec un autre homme. Six heures venaient de sonner, il remettait le service à son remplaçant, le stationnaire de nuit. Il allait être libre enfin, après ces douze heures passées dans cette cabane, meublée seulement d’une petite table, sous la planchette des appareils, d’un tabouret et d’un poêle, dont la chaleur trop forte l’obligeait à tenir presque constamment la porte ouverte.
« Ah ! le voici, il va rentrer », murmura tante Phasie, reprise de sa peur.
Le train annoncé arrivait, très lourd, très long, avec son grondement de plus en plus haut. Et le jeune homme dut se pencher pour se faire entendre de la malade, ému de l’état misérable où il la voyait se mettre, désireux de la soulager.
« Écoutez, marraine, s’il a vraiment de mauvaises idées, peut-être que ça l’arrêterait, de savoir que je m’en mêle… Vous feriez bien de me confier vos mille francs. »
Elle eut une dernière révolte.
« Mes mille francs ! pas plus à toi qu’à lui !… Je te dis que j’aime mieux crever ! »
À ce moment, le train passait, dans sa violence d’orage, comme s’il eût tout balayé devant lui. La maison en trembla, enveloppée d’un coup de vent. Ce train-là, qui allait au Havre, était très chargé, car il y avait une fête pour le lendemain dimanche, le lancement d’un navire. Malgré la vitesse, par les vitres éclairées des portières, on avait eu la vision des compartiments pleins, les files de têtes rangées, serrées, chacune avec son profil. Elles se succédaient, disparaissaient. Que de monde ! encore la foule, la foule sans fin, au milieu du roulement des wagons, du sifflement des machines, du tintement du , de la sonnerie des cloches ! C’était comme un grand corps, un être géant couché en travers de la terre, la tête à Paris, les vertèbres tout le long de la ligne, les membres s’élargissant avec les embranchements, les pieds et les mains au Havre et dans les autres villes d’arrivées. Et ça passait, ça passait, mécanique, triomphal, allant à l’avenir avec une mécanique, dans l’ignorance volontaire de ce qu’il restait de l’homme, aux deux bords, cachés et toujours vivaces, l’éternelle passion et l’éternel crime.
Emile Zola, La Bête humaine, 1890, chap. 2
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