Originaire de l’Artois (où se situent ses romans), (1888-1948) reçut une éducation catholique et monarchiste. Croyant fervent et exigeant, il développa une œuvre personnelle et engagée réfléchissant au problème du péché et de la puissance du mal (par exemple dans Sous le soleil de Satan). Son intransigeance le mena à un parcours peu commun. D’abord proche de l’Action Française (extrême-droite monarchiste), il s’en détacha devant les horreurs de la guerre (la Grande Guerre de 1914-1918 puis la guerre d’Espagne) en critiquant le comportement de l’extrême-droite (et de certains catholiques). Il s’engagea dans la Résistance aux côtés du Général de Gaulle qui souhaita utiliser ses talents de pamphlétaire. Après 1945, il dénonça les hypocrisies et les compromissions d’un monde déshumanisé et perverti par la recherche d’un progrès technique et économique sans conscience. Il refusa la Légion d’Honneur et une place à l’Académie et s’éloigna de la France.
Un jeune curé de campagne fait la rencontre soudaine, sur la route, d’un jeune homme à motocyclette, qui devient son ami et lui fait faire un tour sur sa machine.
C’était comme un cri sauvage, impérieux2, menaçant, désespéré. Presque aussitôt la crête, en face de moi, s’est couronnée d’une espèce de gerbe de flammes. — Le soleil frappant en plein sur les aciers polis — et déjà la machine plongeait au bas de la descente avec un puissant râle, remontait si vite qu’on eût pu croire qu’elle s’était élevée d’un bond. Comme je me jetais de côté pour lui faire place, j’ai cru sentir mon cœur se décrocher dans ma poitrine. Il m’a fallu un instant pour comprendre que le bruit avait cessé. Je n’entendais plus que la plainte aiguë des freins, le grincement des roues sur le sol. Puis ce bruit a cessé, lui aussi. Le silence m’a paru plus énorme que le cri.
M. Olivier était là devant moi, son chandail gris montant jusqu’aux oreilles, tête nue. Je ne l’avais jamais vu de si près. Il a un visage calme, attentif, et des yeux si pâles qu’on n’en saurait dire la couleur exacte. Ils souriaient en me regardant.
« Ca vous tente, monsieur le curé ? m’a-t-il demandé. […]
— Pourquoi pas, monsieur ? » ai-je répondu.
Nous nous sommes considérés en silence. Je lisais l’étonnement dans son regard, un peu d’ironie aussi. À côté de cette machine flamboyante, ma soutane 3faisait une tache noire et triste. Par quel miracle me suis-je senti à ce moment-là jeune, si jeune — ah ! oui, si jeune — aussi jeune que ce triomphal matin ? […]
Oui, les choses m’ont paru simples tout à coup. Le souvenir n’en sortira plus de moi. Ce ciel clair, la fauve brume criblée d’or, les pentes encore blanches de gel, et cette machine éblouissante qui haletait doucement dans le soleil… J’ai compris que la jeunesse est bénie — qu’elle est un risque à courir — mais ce risque même est béni. […]
J’ai grimpé tant bien que mal sur un petit siège assez mal commode et presque aussitôt la longue descente à laquelle nous faisions face a paru bondir derrière nous tandis que la haute voix du moteur s’élevait sans cesse jusqu’à ne plus donner qu’une seule note, d’une extraordinaire pureté. Elle était comme le chant de la lumière, elle était la lumière même, et je croyais la suivre des yeux dans sa courbe immense, sa prodigieuse ascension. Le paysage ne venait pas à nous, il s’ouvrait de toutes parts, et un peu au-delà du glissement hagard 4de la route, tournait majestueusement sur lui-même, ainsi que la porte d’un autre monde.
Georges Bernanos, Journal d'un curé de campagne, 1936
Luigi Russolo, Dinamismo di un automobile (Dynamisme d’une automobile), 1913, 140 x 104 cm, musée national d’Art moderne, Paris Estate Russolo/Collection Centre Pompidou, Dist. RMN / Jean-Claude Planchet
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Le 21 Octobre 2010
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