Originaire de la banlieue parisienne, Boris Vian (1920-1959) suivit une formation de philosophie et de mathématiques, il fut d’abord ingénieur, mais ses passions étaient le jazz et les réunions intellectuelles des cercles littéraires parisiens, dans les cafés de Saint-Germain-des-Prés. Provocateur et anti-conformiste, il s’intéressa à la culture anglo-saxonne et américaine (le jazz en musique, le polar en littérature) et publia des livres qui firent scandale, comme J’irai cracher sur vos tombes, souvent sous pseudonyme. Devant l’échec de ses romans, fortement critiqués, il se consacra à la musique et écrivit des chansons polémiques dénonçant le militarisme (Le Déserteur) ou se moquant de la société de consommation (La Complainte du progrès).
La ville et la société moderne inspirent les écrivains, qui passent souvent par la chanson pour produire une réflexion mi-sérieuse, mi-amusée sur le progrès, comme dans ce texte de Vian.
Autrefois pour faire sa cour
On parlait d’amour
Pour mieux prouver son ardeur
On offrait son cœur
Maintenant c’est plus pareil
Ça change ça change
Pour séduire le cher ange
On lui glisse à l’oreille
Ah Gudule, viens m’embrasser, et je te donnerai…
Un frigidaire, un joli scooter, un atomixer
Et du
Une cuisinière, avec un four en verre
Des tas de couverts et des pelles à gâteau !
Une tourniquette pour faire la vinaigrette
Un bel aérateur pour bouffer les odeurs
Des draps qui chauffent
Un pistolet à gaufres
Un avion pour deux
Et nous serons heureux !
Autrefois s’il arrivait
Que l’on se querelle
L’air lugubre on s’en allait
En laissant la vaisselle
Maintenant que voulez-vous
La vie est si chère
On dit : « rentre chez ta mère »
Et on se garde tout
Ah Gudule, excuse-toi, ou je reprends tout ça…
Mon frigidaire, mon armoire à cuillères
Mon évier en fer, et mon poêle à
Mon cire-godasses, mon repasse-limaces
Mon tabouret-à-glace et mon chasse-filous !
La tourniquette à faire la vinaigrette
Le ratatine-ordures et le coupe-friture […]
Boris Vian, La Complainte du progrès, 1955.
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