Femme de lettres anglaise, Mary Shelley (1797-1851) vient d’une famille d’écrivains et de philosophes et reçoit une éducation très complète et très libre pour une fille de cette époque (politique, philosophie, arts...). Elle est surtout connue pour son roman Frankenstein ou le Prométhée moderne, considéré comme le premier roman de science-fiction. L’idée du roman est née en 1816 lors d’un séjour près de Genève passé avec son futur mari l’écrivain Percy Shelley, le poète Lord Byron, et d’autres amis. Ils passent leur temps à écrire, à faire du bateau sur le lac, et à discuter jusqu'au cœur de la nuit, s’intéressant aux histoires de fantômes allemandes et aux recherches sur la réanimation de la matière morte, ce qui donne à Byron l'idée de proposer à chacun d'écrire sa propre histoire fantastique. Frankenstein naît de ce concours, et connaît un succès immense, en partie parce que le personnage de son auteur, une toute jeune femme, tranche avec le contenu de l’histoire.
Victor Frankenstein est un brillant savant qui a étudié la philosophie, les sciences de la nature et la chimie, et qui poursuit le rêve de pouvoir réussir à donner vie à la matière morte grâce à la science. Après des années de travail acharné, nuit et jour, dans son laboratoire, il parvient à donner la vie à une créature en forme d’être humain.
Ce fut par une sinistre nuit de novembre que je parvins à mettre un terme à mes travaux. Avec une anxiété qui me rapprochait de l’agonie, je rassemblai autour de moi les instruments qui devaient donner la vie et introduire une étincelle d’existence dans cette matière inerte qui gisait à mes pieds. Il était une heure du matin et la pluie frappait lugubrement contre les vitres. Ma bougie allait s’éteindre lorsque tout à coup, au milieu de cette lumière vacillante, je vis s’ouvrir l’œil jaune de la créature. Elle se mit à respirer et des mouvements lui agitèrent les membres.
Comment pourrais-je décrire mon émoi devant un tel prodige ? Comment pourrais-je dépeindre cet être horrible dont la création m’avait coûté tant de peines et tant de soins ? Ses membres étaient proportionnés et les traits que je lui avais choisis avaient quelque beauté. Quelque beauté ! Grand Dieu ! Sa peau jaunâtre, tendue à l’extrême, dissimulait à peine ses muscles et ses artères. Sa longue chevelure était d’un noir brillant et ses dents d’une blancheur de nacre. Mais ces avantages ne formaient qu’un contraste plus monstrueux avec ses yeux stupides dont la couleur semblait presque la même que celle, blême, des orbites. Il avait la peau ridée et les lèvres noires et minces.
Les multiples de l’existence ne sont pas aussi variables que les sentiments humains. J’avais, pendant deux ans, travaillé sans répit pour donner la vie à un corps inanimé. Et, pour cela, j’avais négligé mon repos et ma santé. Ce but, j’avais cherché à l’atteindre avec une ardeur – mais maintenant que j’y étais parvenu, la beauté de mon rêve s’évanouissait et j’avais le cœur rempli d’épouvante et de dégoût. Incapable de supporter la vue de l’être que j’avais créé, je sortis de mon laboratoire et longtemps je tournai en rond dans ma chambre à coucher, sans trouver le sommeil.
Mary Shelley, Frankenstein, or the Modern Prometheus, traduit sous le titre Frankenstein, éditions Diogène Ebooks, 1817.
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Mais ces avantages ne formaient qu’un contraste plus monstrueux avec ses yeux stupides dont la couleur semblait presque la même que celle, blême, des orbites. Il avait la peau ridée et les lèvres noires et minces.<br \/><br \/> Les <span class=\"oneFootNote\" id=\"textFootNote3221\" data-id=\"3221\">avatars<sup>3<\/sup><\/span> multiples de l’existence ne sont pas aussi variables que les sentiments humains. J’avais, pendant deux ans, travaillé sans répit pour donner la vie à un corps inanimé. Et, pour cela, j’avais négligé mon repos et ma santé. Ce but, j’avais cherché à l’atteindre avec une ardeur <span class=\"oneFootNote\" id=\"textFootNote3222\" data-id=\"3222\">immodérée<sup>4<\/sup><\/span>– mais maintenant que j’y étais parvenu, la beauté de mon rêve s’évanouissait et j’avais le cœur rempli d’épouvante et de dégoût. 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