Fénelon envoya anonymement cette lettre en 1694, à Madame de Maintenon, épouse du roi.
La personne, Sire, qui prend la liberté de vous écrire cette lettre, n'a aucun intérêt en ce monde. Elle ne l'écrit ni par chagrin, ni par ambition, ni par envie de se mêler des grandes affaires. Elle vous aime sans être connue de vous ; elle regarde Dieu en votre personne. […] Dieu est témoin que la personne qui vous parle, le fait avec un cœur plein de zèle, de respect, de fidélité et d'attendrissement sur tout ce qui regarde votre véritable intérêt.
Vous êtes né, Sire, avec un cœur droit et équitable ; mais ceux qui vous ont élevé ne vous ont donné pour science de gouverner, que la défiance, la jalousie, l'éloignement de la vertu, la crainte de tout mérite éclatant, le goût des hommes souples et rampants, la hauteur, et l'attention à votre seul intérêt.
Depuis environ trente ans, […] on n'a plus parlé de l'État ni des règles ; on n'a parlé que du Roi et de son bon plaisir. On a poussé vos revenus et vos dépenses à l'infini. On vous a élevé jusqu'au ciel, pour avoir effacé, disait-on, la grandeur de tous vos prédécesseurs ensemble, c'est-à-dire, pour avoir appauvri la France entière, afin d'introduire à la cour un luxe monstrueux et incurable. Ils ont voulu vous élever sur les ruines de toutes les conditions de l'État : comme si vous pouviez être grand en ruinant tous vos sujets sur qui votre grandeur est fondée. […]
On a rendu votre nom odieux, et toute la nation française insupportable à tous nos voisins. On n'a conservé aucun ancien allié, parce qu'on n'a voulu que des esclaves. On a causé depuis plus de vingt ans des guerres sanglantes. Par exemple, Sire, on fit entreprendre à Votre Majesté, en 1672, la guerre de Hollande pour votre gloire, et pour punir les Hollandais, qui avaient fait quelque raillerie, dans le chagrin où on les avait mis en troublant les règles du commerce établies par le cardinal de Richelieu. Je cite en particulier cette guerre, parce qu'elle a été la source de toutes les autres. Elle n'a eu pour fondement qu'un motif de gloire et de vengeance, ce qui ne peut jamais rendre une guerre juste ; d'où il s'ensuit que toutes les frontières que vous avez étendues par cette guerre sont injustement acquises dans l'origine. […]
En voilà assez, Sire, pour reconnaître que vous avez passé votre vie entière hors du chemin de la vérité et de la justice, et par conséquent hors de celui de l'Évangile. Tant de troubles affreux qui ont désolé toute l'Europe depuis plus de vingt ans, tant de sang répandu, tant de scandales commis, tant de provinces ravagées, tant de villes et de villages mis en cendres, sont les funestes suites de cette guerre de 1672, entreprise pour votre gloire et pour la confusion des faiseurs de gazettes et de médailles de Hollande. Examinez, sans vous flatter, avec des gens de bien, si vous pouvez garder tout ce que vous possédez en conséquence des traités auxquels vous avez réduit vos ennemis par une guerre si mal fondée.
Elle est encore la vraie source de tous les maux que la France souffre. Depuis cette guerre, vous avez toujours voulu donner la paix en maître, et imposer les conditions, au lieu de les régler avec équité et modération. Voilà ce qui fait que la paix n'a pu durer. Vos ennemis, honteusement accablés, n'ont songé qu'à se relever et qu'à se réunir contre vous. Faut-il s'en étonner ? Vous n'avez pas même demeuré dans les termes de cette paix que vous aviez donnée avec tant de hauteur. En pleine paix vous avez fait la guerre et des conquêtes prodigieuses. […] Vous qui pouviez, Sire, acquérir tant de gloire solide et paisible à être le père de vos sujets et l'arbitre de vos voisins, on vous a rendu l'ennemi commun de vos voisins, et on vous expose à passer pour un maître dur dans votre royaume. […]
Cependant vos peuples, que vous devriez aimer comme vos enfants, et qui ont été jusqu'ici si passionnés pour vous, meurent de faim. La culture des terres est presque abandonnée, les villes et les campagnes se dépeuplent ; tous les métiers languissent et ne nourrissent plus les ouvriers. Tout commerce est anéanti. Par conséquent vous avez détruit la moitié des forces réelles du dedans de votre État, pour faire et pour défendre de vaines conquêtes au-dehors. Au lieu de tirer de l'argent de ce pauvre peuple, il faudrait lui faire l'aumône et le nourrir. La France entière n'est plus qu'un grand hôpital désolé et sans provisions. Les magistrats sont avilis et épuisés. La noblesse, dont tout le bien est en décret, ne vit que de lettres d'État. Vous êtes importuné de la foule des gens qui demandent et qui murmurent. C'est vous-même, Sire, qui vous êtes attiré tous ces embarras; car, tout le royaume ayant été ruiné, vous avez tout entre vos mains, et personne ne peut plus vivre que de vos dons. Voilà ce grand royaume si florissant sous un roi qu'on nous dépeint tous les jours comme les délices du peuple, et qui le serait en effet si les conseils flatteurs ne l'avaient point empoisonné.
Le peuple même (il faut tout dire), qui vous a tant aimé, qui a eu tant de confiance en vous, commence à perdre l'amitié, la confiance, et même le respect. Vos victoires et vos conquêtes ne le réjouissent plus ; il est plein d'aigreur et de désespoir. La sédition s'allume peu à peu de toutes parts. Ils croient que vous n'avez aucune pitié de leurs maux, que vous n'aimez que votre autorité et votre gloire. Si le Roi, dit-on, avait un cœur de père pour son peuple, ne mettrait-il pas plutôt sa gloire à leur donner du pain, et à les faire respirer après tant de maux, qu'à garder quelques places de la frontière, qui causent la guerre ? Quelle réponse à cela, Sire ? […]
Voilà, Sire, l'état où vous êtes. Vous vivez comme ayant un bandeau fatal sur les yeux ; vous vous flattez sur les succès journaliers qui ne décident rien, et vous n'envisagez point d'une vue générale le gros des affaires, qui tombe insensiblement sans ressource. Pendant que vous prenez, dans un rude combat, le champ de bataille et le canon de l'ennemi, pendant que vous forcez les places, vous ne songez pas que vous combattez sur un terrain qui s'enfonce sous vos pieds, et que vous allez tomber malgré vos victoires.
Tout le monde le voit, et personne n'ose vous le faire voir. Vous le verrez peut-être trop tard. […] Vous n'aimez que votre gloire et votre commodité. Vous rapportez tout à vous, comme si vous étiez le Dieu de la terre, et que tout le reste n'eût été créé que pour vous être sacrifié. C'est, au contraire, vous que Dieu n'a mis au monde que pour votre peuple. Mais hélas ! vous ne comprenez point ces vérités : comment les goûteriez-vous ? Vous ne connaissez point Dieu, vous ne l'aimez point, vous ne le priez point du cœur, et vous ne faites rien pour le connaître. […]
La France est aux abois ; qu'attendent-ils pour vous parler franchement ? Que tout soit perdu ? Craignent-ils de vous déplaire ? Ils ne vous aiment donc pas ; car il faut être prêt à fâcher ceux qu'on aime, plutôt que de les flatter ou de les trahir par son silence. À quoi sont-ils bons, s'ils ne vous montrent pas que vous devez restituer les pays qui ne sont pas à vous, préférer la vie de vos peuples à une fausse gloire, réparer les maux que vous avez faits à l'Église, et songer à devenir un vrai chrétien avant que la mort vous surprenne ? Je sais bien que, quand on parle avec cette liberté chrétienne, on court risque de perdre la faveur des rois ; mais votre faveur leur est-elle plus chère que votre salut ? Je sais bien aussi qu'on doit vous plaindre, vous consoler, vous soulager, vous parler avec zèle, douceur et respect ; mais enfin il faut dire la vérité. Malheur, malheur à eux s'ils ne la disent pas, et malheur à vous si vous n'êtes pas digne de l'entendre ! Il est honteux qu'ils aient votre confiance sans fruit depuis tant de temps. C'est à eux à se retirer si vous êtes trop ombrageux, et si vous ne voulez que des flatteurs autour de vous. Vous demanderez peut-être, Sire, qu'est-ce qu'ils doivent vous dire; le voici : ils doivent vous représenter qu'il faut vous humilier sous la puissante main de Dieu, si vous ne voulez qu'il vous humilie ; qu'il faut demander la paix, et expier par cette honte toute la gloire dont vous avez fait votre idole ; qu'il faut rejeter les conseils injustes des politiques flatteurs ; qu'enfin il faut rendre au plus tôt à vos ennemis, pour sauver l'État, des conquêtes que vous ne pouvez d'ailleurs retenir sans injustice. N'êtes-vous pas trop heureux dans vos malheurs, que Dieu fasse finir les prospérités qui vous ont aveuglé, et qu'il vous contraigne de faire les restitutions essentielles à votre salut, que vous n'auriez jamais pu vous résoudre à faire dans un état paisible et triomphant ? La personne qui vous dit ces vérités, Sire, bien loin d'être contraire à vos intérêts, donnerait sa vie pour vous voir tel que Dieu vous veut, et elle ne cesse de prier pour vous.
La personne, Sire, qui prend la liberté de vous écrire cette lettre, n'a aucun intérêt en ce monde. Elle ne l'écrit ni par chagrin, ni par ambition, ni par envie de se mêler des grandes affaires. Elle vous aime sans être connue de vous ; elle regarde Dieu en votre personne. […] Dieu est témoin que la personne qui vous parle, le fait avec un cœur plein de zèle, de respect, de fidélité et d'attendrissement sur tout ce qui regarde votre véritable intérêt.
Vous êtes né, Sire, avec un cœur droit et équitable ; mais ceux qui vous ont élevé ne vous ont donné pour science de gouverner, que la défiance, la jalousie, l'éloignement de la vertu, la crainte de tout mérite éclatant, le goût des hommes souples et rampants, la hauteur, et l'attention à votre seul intérêt.
Depuis environ trente ans, […] on n'a plus parlé de l'État ni des règles ; on n'a parlé que du Roi et de son bon plaisir. On a poussé vos revenus et vos dépenses à l'infini. On vous a élevé jusqu'au ciel, pour avoir effacé, disait-on, la grandeur de tous vos prédécesseurs ensemble, c'est-à-dire, pour avoir appauvri la France entière, afin d'introduire à la cour un luxe monstrueux et incurable. Ils ont voulu vous élever sur les ruines de toutes les conditions de l'État : comme si vous pouviez être grand en ruinant tous vos sujets sur qui votre grandeur est fondée. […]
On a rendu votre nom odieux, et toute la nation française insupportable à tous nos voisins. On n'a conservé aucun ancien allié, parce qu'on n'a voulu que des esclaves. On a causé depuis plus de vingt ans des guerres sanglantes. Par exemple, Sire, on fit entreprendre à Votre Majesté, en 1672, la guerre de Hollande pour votre gloire, et pour punir les Hollandais, qui avaient fait quelque raillerie, dans le chagrin où on les avait mis en troublant les règles du commerce établies par le cardinal de Richelieu. Je cite en particulier cette guerre, parce qu'elle a été la source de toutes les autres. Elle n'a eu pour fondement qu'un motif de gloire et de vengeance, ce qui ne peut jamais rendre une guerre juste ; d'où il s'ensuit que toutes les frontières que vous avez étendues par cette guerre sont injustement acquises dans l'origine. […]
En voilà assez, Sire, pour reconnaître que vous avez passé votre vie entière hors du chemin de la vérité et de la justice, et par conséquent hors de celui de l'Évangile. Tant de troubles affreux qui ont désolé toute l'Europe depuis plus de vingt ans, tant de sang répandu, tant de scandales commis, tant de provinces ravagées, tant de villes et de villages mis en cendres, sont les funestes suites de cette guerre de 1672, entreprise pour votre gloire et pour la confusion des faiseurs de gazettes et de médailles de Hollande. Examinez, sans vous flatter, avec des gens de bien, si vous pouvez garder tout ce que vous possédez en conséquence des traités auxquels vous avez réduit vos ennemis par une guerre si mal fondée.
Elle est encore la vraie source de tous les maux que la France souffre. Depuis cette guerre, vous avez toujours voulu donner la paix en maître, et imposer les conditions, au lieu de les régler avec équité et modération. Voilà ce qui fait que la paix n'a pu durer. Vos ennemis, honteusement accablés, n'ont songé qu'à se relever et qu'à se réunir contre vous. Faut-il s'en étonner ? Vous n'avez pas même demeuré dans les termes de cette paix que vous aviez donnée avec tant de hauteur. En pleine paix vous avez fait la guerre et des conquêtes prodigieuses. […] Vous qui pouviez, Sire, acquérir tant de gloire solide et paisible à être le père de vos sujets et l'arbitre de vos voisins, on vous a rendu l'ennemi commun de vos voisins, et on vous expose à passer pour un maître dur dans votre royaume. […]
Cependant vos peuples, que vous devriez aimer comme vos enfants, et qui ont été jusqu'ici si passionnés pour vous, meurent de faim. La culture des terres est presque abandonnée, les villes et les campagnes se dépeuplent ; tous les métiers languissent et ne nourrissent plus les ouvriers. Tout commerce est anéanti. Par conséquent vous avez détruit la moitié des forces réelles du dedans de votre État, pour faire et pour défendre de vaines conquêtes au-dehors. Au lieu de tirer de l'argent de ce pauvre peuple, il faudrait lui faire l'aumône et le nourrir. La France entière n'est plus qu'un grand hôpital désolé et sans provisions. Les magistrats sont avilis et épuisés. La noblesse, dont tout le bien est en décret, ne vit que de lettres d'État. Vous êtes importuné de la foule des gens qui demandent et qui murmurent. C'est vous-même, Sire, qui vous êtes attiré tous ces embarras; car, tout le royaume ayant été ruiné, vous avez tout entre vos mains, et personne ne peut plus vivre que de vos dons. Voilà ce grand royaume si florissant sous un roi qu'on nous dépeint tous les jours comme les délices du peuple, et qui le serait en effet si les conseils flatteurs ne l'avaient point empoisonné.
Le peuple même (il faut tout dire), qui vous a tant aimé, qui a eu tant de confiance en vous, commence à perdre l'amitié, la confiance, et même le respect. Vos victoires et vos conquêtes ne le réjouissent plus ; il est plein d'aigreur et de désespoir. La sédition s'allume peu à peu de toutes parts. Ils croient que vous n'avez aucune pitié de leurs maux, que vous n'aimez que votre autorité et votre gloire. Si le Roi, dit-on, avait un cœur de père pour son peuple, ne mettrait-il pas plutôt sa gloire à leur donner du pain, et à les faire respirer après tant de maux, qu'à garder quelques places de la frontière, qui causent la guerre ? Quelle réponse à cela, Sire ? […]
Voilà, Sire, l'état où vous êtes. Vous vivez comme ayant un bandeau fatal sur les yeux ; vous vous flattez sur les succès journaliers qui ne décident rien, et vous n'envisagez point d'une vue générale le gros des affaires, qui tombe insensiblement sans ressource. Pendant que vous prenez, dans un rude combat, le champ de bataille et le canon de l'ennemi, pendant que vous forcez les places, vous ne songez pas que vous combattez sur un terrain qui s'enfonce sous vos pieds, et que vous allez tomber malgré vos victoires.
Tout le monde le voit, et personne n'ose vous le faire voir. Vous le verrez peut-être trop tard. […] Vous n'aimez que votre gloire et votre commodité. Vous rapportez tout à vous, comme si vous étiez le Dieu de la terre, et que tout le reste n'eût été créé que pour vous être sacrifié. C'est, au contraire, vous que Dieu n'a mis au monde que pour votre peuple. Mais hélas ! vous ne comprenez point ces vérités : comment les goûteriez-vous ? Vous ne connaissez point Dieu, vous ne l'aimez point, vous ne le priez point du cœur, et vous ne faites rien pour le connaître. […]
La France est aux abois ; qu'attendent-ils pour vous parler franchement ? Que tout soit perdu ? Craignent-ils de vous déplaire ? Ils ne vous aiment donc pas ; car il faut être prêt à fâcher ceux qu'on aime, plutôt que de les flatter ou de les trahir par son silence. À quoi sont-ils bons, s'ils ne vous montrent pas que vous devez restituer les pays qui ne sont pas à vous, préférer la vie de vos peuples à une fausse gloire, réparer les maux que vous avez faits à l'Église, et songer à devenir un vrai chrétien avant que la mort vous surprenne ? Je sais bien que, quand on parle avec cette liberté chrétienne, on court risque de perdre la faveur des rois ; mais votre faveur leur est-elle plus chère que votre salut ? Je sais bien aussi qu'on doit vous plaindre, vous consoler, vous soulager, vous parler avec zèle, douceur et respect ; mais enfin il faut dire la vérité. Malheur, malheur à eux s'ils ne la disent pas, et malheur à vous si vous n'êtes pas digne de l'entendre ! Il est honteux qu'ils aient votre confiance sans fruit depuis tant de temps. C'est à eux à se retirer si vous êtes trop ombrageux, et si vous ne voulez que des flatteurs autour de vous. Vous demanderez peut-être, Sire, qu'est-ce qu'ils doivent vous dire; le voici : ils doivent vous représenter qu'il faut vous humilier sous la puissante main de Dieu, si vous ne voulez qu'il vous humilie ; qu'il faut demander la paix, et expier par cette honte toute la gloire dont vous avez fait votre idole ; qu'il faut rejeter les conseils injustes des politiques flatteurs ; qu'enfin il faut rendre au plus tôt à vos ennemis, pour sauver l'État, des conquêtes que vous ne pouvez d'ailleurs retenir sans injustice. N'êtes-vous pas trop heureux dans vos malheurs, que Dieu fasse finir les prospérités qui vous ont aveuglé, et qu'il vous contraigne de faire les restitutions essentielles à votre salut, que vous n'auriez jamais pu vous résoudre à faire dans un état paisible et triomphant ? La personne qui vous dit ces vérités, Sire, bien loin d'être contraire à vos intérêts, donnerait sa vie pour vous voir tel que Dieu vous veut, et elle ne cesse de prier pour vous.
{"id":"7741","resType":"text","gutType":"55","title":"<strong>Lettre anonyme<\/strong>","datas":{"content":"<em>F\u00e9nelon envoya anonymement cette lettre en 1694, \u00e0 Madame de Maintenon, \u00e9pouse du roi.<\/em><br><br>La personne, Sire, qui prend la libert\u00e9 de vous \u00e9crire cette lettre, n'a aucun int\u00e9r\u00eat en ce monde. Elle ne l'\u00e9crit ni par chagrin, ni par ambition, ni par envie de se m\u00ealer des grandes affaires. Elle vous aime sans \u00eatre connue de vous ; elle regarde Dieu en votre personne. [\u2026] Dieu est t\u00e9moin que la personne qui vous parle, le fait avec un c\u0153ur plein de z\u00e8le, de respect, de fid\u00e9lit\u00e9 et d'attendrissement sur tout ce qui regarde votre v\u00e9ritable int\u00e9r\u00eat.<br><br> Vous \u00eates n\u00e9, Sire, avec un c\u0153ur droit et \u00e9quitable ; mais ceux qui vous ont \u00e9lev\u00e9 ne vous ont donn\u00e9 pour science de gouverner, que la d\u00e9fiance, la jalousie, l'\u00e9loignement de la vertu, la crainte de tout m\u00e9rite \u00e9clatant, le go\u00fbt des hommes souples et rampants, la hauteur, et l'attention \u00e0 votre seul int\u00e9r\u00eat.<br><br> Depuis environ trente ans, [\u2026] on n'a plus parl\u00e9 de l'\u00c9tat ni des r\u00e8gles ; on n'a parl\u00e9 que du Roi et de son bon plaisir. On a pouss\u00e9 vos revenus et vos d\u00e9penses \u00e0 l'infini. On vous a \u00e9lev\u00e9 jusqu'au ciel, pour avoir effac\u00e9, disait-on, la grandeur de tous vos pr\u00e9d\u00e9cesseurs ensemble, c'est-\u00e0-dire, pour avoir appauvri la France enti\u00e8re, afin d'introduire \u00e0 la cour un luxe monstrueux et incurable. Ils ont voulu vous \u00e9lever sur les ruines de toutes les conditions de l'\u00c9tat : comme si vous pouviez \u00eatre grand en ruinant tous vos sujets sur qui votre grandeur est fond\u00e9e. [\u2026]<br><br> On a rendu votre nom odieux, et toute la nation fran\u00e7aise insupportable \u00e0 tous nos voisins. On n'a conserv\u00e9 aucun ancien alli\u00e9, parce qu'on n'a voulu que des esclaves. On a caus\u00e9 depuis plus de vingt ans des guerres sanglantes. Par exemple, Sire, on fit entreprendre \u00e0 Votre Majest\u00e9, en 1672, la guerre de Hollande pour votre gloire, et pour punir les Hollandais, qui avaient fait quelque raillerie, dans le chagrin o\u00f9 on les avait mis en troublant les r\u00e8gles du commerce \u00e9tablies par le cardinal de Richelieu. Je cite en particulier cette guerre, parce qu'elle a \u00e9t\u00e9 la source de toutes les autres. Elle n'a eu pour fondement qu'un motif de gloire et de vengeance, ce qui ne peut jamais rendre une guerre juste ; d'o\u00f9 il s'ensuit que toutes les fronti\u00e8res que vous avez \u00e9tendues par cette guerre sont injustement acquises dans l'origine. [\u2026]<br><br> En voil\u00e0 assez, Sire, pour reconna\u00eetre que vous avez pass\u00e9 votre vie enti\u00e8re hors du chemin de la v\u00e9rit\u00e9 et de la justice, et par cons\u00e9quent hors de celui de l'\u00c9vangile. Tant de troubles affreux qui ont d\u00e9sol\u00e9 toute l'Europe depuis plus de vingt ans, tant de sang r\u00e9pandu, tant de scandales commis, tant de provinces ravag\u00e9es, tant de villes et de villages mis en cendres, sont les funestes suites de cette guerre de 1672, entreprise pour votre gloire et pour la confusion des faiseurs de gazettes et de m\u00e9dailles de Hollande. Examinez, sans vous flatter, avec des gens de bien, si vous pouvez garder tout ce que vous poss\u00e9dez en cons\u00e9quence des trait\u00e9s auxquels vous avez r\u00e9duit vos ennemis par une guerre si mal fond\u00e9e.<br><br> Elle est encore la vraie source de tous les maux que la France souffre. Depuis cette guerre, vous avez toujours voulu donner la paix en ma\u00eetre, et imposer les conditions, au lieu de les r\u00e9gler avec \u00e9quit\u00e9 et mod\u00e9ration. Voil\u00e0 ce qui fait que la paix n'a pu durer. Vos ennemis, honteusement accabl\u00e9s, n'ont song\u00e9 qu'\u00e0 se relever et qu'\u00e0 se r\u00e9unir contre vous. Faut-il s'en \u00e9tonner ? Vous n'avez pas m\u00eame demeur\u00e9 dans les termes de cette paix que vous aviez donn\u00e9e avec tant de hauteur. En pleine paix vous avez fait la guerre et des conqu\u00eates prodigieuses. [\u2026] Vous qui pouviez, Sire, acqu\u00e9rir tant de gloire solide et paisible \u00e0 \u00eatre le p\u00e8re de vos sujets et l'arbitre de vos voisins, on vous a rendu l'ennemi commun de vos voisins, et on vous expose \u00e0 passer pour un ma\u00eetre dur dans votre royaume. [\u2026]<br><br> Cependant vos peuples, que vous devriez aimer comme vos enfants, et qui ont \u00e9t\u00e9 jusqu'ici si passionn\u00e9s pour vous, meurent de faim. La culture des terres est presque abandonn\u00e9e, les villes et les campagnes se d\u00e9peuplent ; tous les m\u00e9tiers languissent et ne nourrissent plus les ouvriers. Tout commerce est an\u00e9anti. Par cons\u00e9quent vous avez d\u00e9truit la moiti\u00e9 des forces r\u00e9elles du dedans de votre \u00c9tat, pour faire et pour d\u00e9fendre de vaines conqu\u00eates au-dehors. Au lieu de tirer de l'argent de ce pauvre peuple, il faudrait lui faire l'aum\u00f4ne et le nourrir. La France enti\u00e8re n'est plus qu'un grand h\u00f4pital d\u00e9sol\u00e9 et sans provisions. Les magistrats sont avilis et \u00e9puis\u00e9s. La noblesse, dont tout le bien est en d\u00e9cret, ne vit que de lettres d'\u00c9tat. Vous \u00eates importun\u00e9 de la foule des gens qui demandent et qui murmurent. C'est vous-m\u00eame, Sire, qui vous \u00eates attir\u00e9 tous ces embarras; car, tout le royaume ayant \u00e9t\u00e9 ruin\u00e9, vous avez tout entre vos mains, et personne ne peut plus vivre que de vos dons. Voil\u00e0 ce grand royaume si florissant sous un roi qu'on nous d\u00e9peint tous les jours comme les d\u00e9lices du peuple, et qui le serait en effet si les conseils flatteurs ne l'avaient point empoisonn\u00e9.<br><br> Le peuple m\u00eame (il faut tout dire), qui vous a tant aim\u00e9, qui a eu tant de confiance en vous, commence \u00e0 perdre l'amiti\u00e9, la confiance, et m\u00eame le respect. Vos victoires et vos conqu\u00eates ne le r\u00e9jouissent plus ; il est plein d'aigreur et de d\u00e9sespoir. La s\u00e9dition s'allume peu \u00e0 peu de toutes parts. Ils croient que vous n'avez aucune piti\u00e9 de leurs maux, que vous n'aimez que votre autorit\u00e9 et votre gloire. Si le Roi, dit-on, avait un c\u0153ur de p\u00e8re pour son peuple, ne mettrait-il pas plut\u00f4t sa gloire \u00e0 leur donner du pain, et \u00e0 les faire respirer apr\u00e8s tant de maux, qu'\u00e0 garder quelques places de la fronti\u00e8re, qui causent la guerre ? Quelle r\u00e9ponse \u00e0 cela, Sire ? [\u2026]<br><br>Voil\u00e0, Sire, l'\u00e9tat o\u00f9 vous \u00eates. Vous vivez comme ayant un bandeau fatal sur les yeux ; vous vous flattez sur les succ\u00e8s journaliers qui ne d\u00e9cident rien, et vous n'envisagez point d'une vue g\u00e9n\u00e9rale le gros des affaires, qui tombe insensiblement sans ressource. Pendant que vous prenez, dans un rude combat, le champ de bataille et le canon de l'ennemi, pendant que vous forcez les places, vous ne songez pas que vous combattez sur un terrain qui s'enfonce sous vos pieds, et que vous allez tomber malgr\u00e9 vos victoires.<br><br> Tout le monde le voit, et personne n'ose vous le faire voir. Vous le verrez peut-\u00eatre trop tard. [\u2026] Vous n'aimez que votre gloire et votre commodit\u00e9. Vous rapportez tout \u00e0 vous, comme si vous \u00e9tiez le Dieu de la terre, et que tout le reste n'e\u00fbt \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 que pour vous \u00eatre sacrifi\u00e9. C'est, au contraire, vous que Dieu n'a mis au monde que pour votre peuple. Mais h\u00e9las ! vous ne comprenez point ces v\u00e9rit\u00e9s : comment les go\u00fbteriez-vous ? Vous ne connaissez point Dieu, vous ne l'aimez point, vous ne le priez point du c\u0153ur, et vous ne faites rien pour le conna\u00eetre. [\u2026]<br><br> La France est aux abois ; qu'attendent-ils pour vous parler franchement ? Que tout soit perdu ? Craignent-ils de vous d\u00e9plaire ? Ils ne vous aiment donc pas ; car il faut \u00eatre pr\u00eat \u00e0 f\u00e2cher ceux qu'on aime, plut\u00f4t que de les flatter ou de les trahir par son silence. \u00c0 quoi sont-ils bons, s'ils ne vous montrent pas que vous devez restituer les pays qui ne sont pas \u00e0 vous, pr\u00e9f\u00e9rer la vie de vos peuples \u00e0 une fausse gloire, r\u00e9parer les maux que vous avez faits \u00e0 l'\u00c9glise, et songer \u00e0 devenir un vrai chr\u00e9tien avant que la mort vous surprenne ? Je sais bien que, quand on parle avec cette libert\u00e9 chr\u00e9tienne, on court risque de perdre la faveur des rois ; mais votre faveur leur est-elle plus ch\u00e8re que votre salut ? Je sais bien aussi qu'on doit vous plaindre, vous consoler, vous soulager, vous parler avec z\u00e8le, douceur et respect ; mais enfin il faut dire la v\u00e9rit\u00e9. Malheur, malheur \u00e0 eux s'ils ne la disent pas, et malheur \u00e0 vous si vous n'\u00eates pas digne de l'entendre ! Il est honteux qu'ils aient votre confiance sans fruit depuis tant de temps. C'est \u00e0 eux \u00e0 se retirer si vous \u00eates trop ombrageux, et si vous ne voulez que des flatteurs autour de vous. Vous demanderez peut-\u00eatre, Sire, qu'est-ce qu'ils doivent vous dire; le voici : ils doivent vous repr\u00e9senter qu'il faut vous humilier sous la puissante main de Dieu, si vous ne voulez qu'il vous humilie ; qu'il faut demander la paix, et expier par cette honte toute la gloire dont vous avez fait votre idole ; qu'il faut rejeter les conseils injustes des politiques flatteurs ; qu'enfin il faut rendre au plus t\u00f4t \u00e0 vos ennemis, pour sauver l'\u00c9tat, des conqu\u00eates que vous ne pouvez d'ailleurs retenir sans injustice. N'\u00eates-vous pas trop heureux dans vos malheurs, que Dieu fasse finir les prosp\u00e9rit\u00e9s qui vous ont aveugl\u00e9, et qu'il vous contraigne de faire les restitutions essentielles \u00e0 votre salut, que vous n'auriez jamais pu vous r\u00e9soudre \u00e0 faire dans un \u00e9tat paisible et triomphant ? La personne qui vous dit ces v\u00e9rit\u00e9s, Sire, bien loin d'\u00eatre contraire \u00e0 vos int\u00e9r\u00eats, donnerait sa vie pour vous voir tel que Dieu vous veut, et elle ne cesse de prier pour vous.<br><br data-mce-bogus=\"1\">","title":" ","complements":" ","credits":null,"credits2":null,"license":null,"source":"0","origine":"","caption":" "},"rubric_order":null}
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Le 09 Mars 2011
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