La suite au prochain numéro
« Chaque soir, écrivait un chroniqueur, pendant la lecture du feuilleton de M. Sue[1], Paris retient son souffle, et les chevaux eux-mêmes regardent par-dessus l’épaule de leur cocher. » Au dix-neuvième siècle, le roman populaire est en effet un véritable phénomène de masse. Le peuple, dont l’instruction a néanmoins considérablement augmenté[2], demeure un lectorat aux attentes limitées qui n’a pas accès aux œuvres difficiles, du reste trop coûteuses et très peu diffusées. Une presse bon marché voit alors le jour[3] et avec elle une nouvelle forme de littérature : le roman-feuilleton ou roman populaire. Le lecteur découvre chaque soir un nouvel épisode du roman et doit patienter jusqu’au prochain numéro du journal pour connaître la suite de l’histoire. Chaque épisode se termine donc par cette formule devenue proverbiale : « La suite au prochain numéro ».
« Sa main était froide comme celle d’un serpent »
Le roman populaire exploite la sensibilité d’une foule qui aime que le héros, toujours beau, courageux et intrépide, affronte tous les dangers, soit écrasé par toutes les calamités, et finisse toujours par triompher sain et sauf, alors que son ennemi, le méchant, toujours laid, sera puni et finira ses jours dans d’atroces souffrances. Les auteurs à succès de ce type de littérature ont une imagination débordante et écrivent des centaines de pages, ne se relisant pas toujours. On trouve alors dans leurs œuvres des non-sens très drôles, signes de la rapidité de leur travail et de leur recherche de l’image marquante. Chez Ponson du Terrail, on retiendra ces deux exemples fameux, lus dans Rocambole : « Le vieux gentilhomme se promenait tout seul dans son parc, les mains derrière le dos en lisant son journal. » et « Sa main était froide comme celle d’un serpent ».
Des histoires pour le peuple
Tout, dans le roman populaire, est fait pour plaire au peuple, par un effet d’identification recherché. Les décors sont essentiellement industriels et urbains et l’on décrit la misère d’un peuple qui hante les bas-fonds de la grande ville. Une atmosphère parfois glauque devient le cadre des horreurs et des mystères entretenus par l’auteur. Les intrigues sont certes invraisemblables et démesurées mais elles reposent sur des thèmes simples et efficaces : l’abandon d’enfants en quête de reconnaissance, la soif de vengeance, l’erreur judiciaire… La dramatisation de situations banales corse le récit et l’utilisation d’un vocabulaire simple permet une compréhension facile. La morale de ces romans est simpliste : le Bien doit triompher du Mal. Le succès de cette littérature est immense : Les Mystères de Paris paraissent au cours d'un feuilleton qui dure près de seize mois et Théophile Gautier prétend que des malades ont attendu la fin de l’histoire pour mourir !
[1] Illustre représentant du genre des romans populaires, Eugène Sue est l'auteur des Mystères de Paris.
[2] La loi Guizot de 1833 permet l’ouverture d’écoles primaires
(on en recense 2 275 en 1834).
[3] Deux journaux créés en 1836 : La Presse d’Emile de Girardin et Le siècle d’Armand Dutacq.
Xavier de Montépin, La Porteuse de pain : La jeune veuve Jeanne Fortier est accusée à tort d’avoir tué son patron et incendié l’usine dans laquelle elle travaillait. Après vingt ans passés en prison, elle s’évade, change d’identité et devient porteuse de pain à Paris où elle se lance à la recherche du véritable criminel.
Ponson du Terrail, Rocambole : Les aventures de Rocambole, un criminel qui vole et tue avec panache et humour puis se repentit et devient un justicier masqué. Sa maestria lui vient de l’enseignement qu’il a reçu, jeune homme, d’un véritable génie du mal, "son professeur en fourberie". Ce personnage a donné son nom au style d'écriture rocambolesque.
Paul Féval, Le Bossu : Au dix-septième siècle, un roman-feuilleton de cape et d’épée dans lequel le héros, Lagardère, se déguise en bossu pour assouvir sa vengeance.
Alexandre Dumas, Les Trois Mousquetaires : Sous Louis XIII, le jeune Gascon d’Artagnan gagne la capitale pour devenir mousquetaire. Pour sauver l’honneur de la Reine de France, il s’associera aux trois plus célèbres mousquetaires du roi : Athos, Porthos et Aramis. Ils devront se battre contre le puissant Cardinal de Richelieu, le fourbe comte de Rochefort et la belle Milady de Winter.
Eugène Sue (1804-1857) est principalement connu pour deux de ses romans-feuilletons : Les Mystères de Paris (1842-1843) et Le Juif errant (1844-1845).
Les Mystères de Paris est un roman-feuilleton français publié par Eugène Sue dans Le Journal des Débats entre le 19 juin 1842 et le 15 octobre 1843. En voici les premières lignes...
Un tapis-franc, en argot de vol et de meurtre, signifie un estaminet ou un cabaret du plus bas étage.
Un repris de justice, qui, dans cette langue immonde, s’appelle un ogre, ou une femme de même dégradation, qui s’appelle une ogresse, tiennent ordinairement ces tavernes, hantées par le rebut de la population parisienne ; forçats libérés, escrocs, voleurs, assassins y abondent.
Un crime a-t-il été commis, la police jette, si cela se peut dire, son filet dans cette fange ; presque toujours elle y prend les coupables. (…)
Ce début annonce au lecteur qu’il doit assister à de sinistres scènes ; s’il y consent, il pénétrera dans des régions horribles, inconnues ; des types hideux, effrayants, fourmilleront dans ces cloaques impurs comme les reptiles dans les marais.
Ces hommes ont des mœurs à eux, des femmes à eux, un langage à eux, langage mystérieux, rempli d’images funestes, de métaphores dégouttantes de sang.
Comme les sauvages, enfin, ces gens s’appellent généralement entre eux par des surnoms empruntés à leur énergie, à leur cruauté, à certains avantages ou à certaines difformités physiques.
Nous abordons avec une double défiance quelques-unes des scènes de ce récit.
Nous craignons d’abord qu’on ne nous accuse de rechercher des épisodes repoussants, et, une fois même cette licence admise, qu’on ne nous trouve au-dessous de la tâche qu’impose la reproduction fidèle, vigoureuse, hardie, de ces mœurs excentriques.
En écrivant ces passages dont nous sommes presque effrayé, nous n’avons pu échapper à une sorte de serrement de cœur... nous n’oserions dire de douloureuse anxiété... de peur de prétention ridicule.
En songeant que peut-être nos lecteurs éprouveraient le même ressentiment, nous nous sommes demandé s’il fallait nous arrêter ou persévérer dans la voie où nous nous engagions, si de pareils tableaux devaient être mis sous les yeux du lecteur. (…)
Nous sommes presque resté dans le doute ; sans l’impérieuse exigence de la narration, nous regretterions d’avoir placé en si horrible lieu l’explosion du récit qu’on va lire. Pourtant nous comptons un peu sur l’espèce de curiosité craintive qu’excitent quelquefois les spectacles terribles.
Le lecteur, prévenu de l’excursion que nous lui proposons d’entreprendre parmi les naturels de cette race infernale qui peuple les prisons, les bagnes, et dont le sang rougit les échafauds... le lecteur voudra peut-être bien nous suivre. Sans doute cette investigation sera nouvelle pour lui ; hâtons-nous de l’avertir d’abord que, s’il pose d’abord le pied sur le dernier échelon de l’échelle sociale, à mesure que le récit marchera, l’atmosphère s’épurera de plus en plus.
Le 13 décembre 1838, par une soirée pluvieuse et froide, un homme d’une taille athlétique, vêtu d’une mauvaise blouse, traversa le pont au Change et s’enfonça dans la Cité, dédale de rues obscures, étroites, tortueuses, qui s’étend depuis le Palais de Justice jusqu’à Notre-Dame.
Alexandre Dumas (dit aussi Alexandre Dumas père) est un écrivain français né le 24 juillet 1802 (5 thermidor an X) à Villers-Cotterêts (Aisne) et mort le 5 décembre 1870 à Puys, près de Dieppe (Seine-Maritime).
Alexandre Dumas a aussi été tenté par le démon du journalisme au point de lancer son propre quotidien en 1853 : Le Mousquetaire. On y prend connaissance du but poursuivi par l'écrivain entrant dans le jeune monde de la presse. Dans le numéro daté du 5 décembre 1854, il expose l'objectif de sa démarche :
Article d'Alexandre Dumas paru dans Le Mousquetaire le 5 décembre 1854.
Caricature d'Alexandre Dumas par Gill, publiée à la une du journal La Lune du 9 décembre 1848.
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