TEXTE 1
Son salon était tendu de noir, de soie noire brodée d'or. De grandes fleurs jaunes couraient sur l'étoffe sombre, brillaient comme du feu. Mais, au milieu du plus large panneau, une chose étrange me tirait l'œil. Sur un carré de velours rouge, un objet noir se détachait. Je m'approchai : c'était une main, une main d'homme. Non pas une main de squelette, blanche et propre, mais une main noire desséchée, avec les ongles jaunes, les muscles à nu et des traces de sang ancien, de sang pareil à une crasse, sur les os coupés nets, comme d'un coup de hache, vers le milieu de l'avant-bras.
Autour du poignet une énorme chaîne de fer, rivée, soudée à ce membre malpropre, l'attachait au mur par un anneau assez fort pour tenir un éléphant en laisse.
Guy de MAUPASSANT, “ La main. ”
TEXTE 2
J'avais fait construire cette maison dans un beau jardin qui l'isolait des routes, et à la porte d'une ville où je pouvais trouver, à l'occasion, les ressources de société dont je sentais, par moments, le désir. Tous mes domestiques couchaient dans un bâtiment éloigné, au fond du potager, qu'entourait un grand mur. L'enveloppement obscur des nuits, dans le silence de ma demeure perdue, cachée, noyée sous les feuilles des grands arbres, m'était si reposant et si bon, que j'hésitais chaque soir, pendant plusieurs heures, à me mettre au lit pour le savourer plus longtemps.
Ce jour-là, on avait joué Sigurd au théâtre de la ville. C'était la première fois que j'entendais ce beau drame musical et féerique, et j'y avais pris un vif plaisir.
Je revenais à pied, d'un pas allègre, la tête pleine de phrases sonores, et le regard hanté par de jolies visions. Il faisait noir, noir, mais noir au point que je distinguais à peine la grande route, et que je faillis plusieurs fois, culbuter dans le fossé. De l'octroi chez moi, il y a un kilomètre environ, peut-être un peu plus, soit vingt minutes de marche lente. Il était une heure du matin, une heure ou une heure et demie; le ciel s'éclaircit un peu devant moi et le croissant parut, le triste croissant du dernier quartier de la lune. Le croissant du premier quartier, celui qui se lève à quatre ou cinq heures du soir, est clair, gai, frotté d'argent, mais celui qui se lève après minuit est rougeâtre, morne, inquiétant; c'est le vrai croissant du Sabbat. Tous les noctambules ont dû faire cette remarque. Le premier, fût-il mince comme un fil, jette une petite lumière joyeuse qui réjouit le cœur, et dessine sur la terre des ombres nettes; le dernier répand à peine une lueur mourante, si terne qu'elle ne fait presque pas d'ombres.
J'aperçus au loin la masse sombre de mon jardin, et je ne sais d'où me vint une sorte de malaise à l'idée d'entrer là-dedans. Je ralentis le pas. Il faisait très doux. Le gros tas d'arbres avait l'air d'un tombeau où ma maison était ensevelie.
J'ouvris ma barrière et je pénétrai dans la longue allée de sycomores, qui s'en allait vers le logis, arquée en voûte comme un haut tunnel, traversant des massifs opaques et contournant des gazons où les corbeilles de fleurs plaquaient, sous les ténèbres pâlies, des taches ovales aux nuances indistinctes.
Guy de MAUPASSANT, “ Qui sait ? ”
TEXTE 3
À onze heures, la famille se retira et, à onze heures et demie, toutes les lumières étaient éteintes.
Au bout d'un certain temps, M. Otis fut éveillé par un bruit singulier qui venait du couloir, près de sa chambre. On eût dit un cliquetis de métal et le bruit semblait de plus en plus proche. Il se leva tout aussitôt, fit flamber une allumette et regarda l'heure. Il était exactement une heure. Très calme, M. Otis se tâta le pouls. Ce n'était pas la fièvre. Le bruit étrange continuait et, bientôt, M. Otis perçut distinctement des pas. Il enfila ses pantoufles prit dans son nécessaire de toilette une petite fiole oblongue et ouvrit la porte.
Oscar WILDE, Le fantôme de Canterville.
Le silence régnait si profondément autour de lui, que bientôt il s'aventura dans une douce rêverie dont les impressions graduellement noires suivirent, de nuance en nuance et comme par magie, les lentes dégradations de la lumière. Une lueur en quittant le ciel fit reluire un dernier reflet rouge en luttant contre la nuit, il leva la tête, vit un squelette à peine éclairé qui pencha dubitativement son crâne de droite à gauche, comme pour lui dire : Les morts ne veulent pas encore de toi! En passant la main sur son front pour en chasser le sommeil, le jeune homme sentit distinctement un vent frais produit par je ne sais quoi de velu qui lui effleura les joues, et il frissonna. Les vitres ayant retenti d'un claquement sourd, il pensa que cette froide caresse digne des mystères de la tombe venait de quelque chauve-souris.
Honoré de BALZAC (1799-1850), La Peau de Chagrin.
Le blizzard du Maine, vous connaissez ?
La neige tombe en flocons si serrés que, quand ils frappent les flancs de votre voiture, on dirait une tempête de sable. Impossible de mettre les pleins phares car la neige absorbe la lumière. Mais la neige, je la supporte. Ce que je déteste, c'est le vent quand il forcit et commence à mugir, sculptant la masse des flocons de mille façons éphémères on dirait qu'il charrie alors toute la, douleur, toute la haine et toute la peur du monde. C'est la mort qui parle par la bouche d'une tempête de neige, une mort blanche et, peut-être, quelque chose qui se trouve au-delà de la mort. Ce n'est pas une rumeur agréable à entendre quand vous êtes confortablement bordé dans votre lit, bien à 1’abri des volets fermés et des portes verrouillées. Mais c'est bien pire encore quand vous conduisez. Et nous nous dirigions tout droit vers Jerusalem's Lot.
- Ça vous ennuierait de vous dépêcher un peu ? demanda Lumley.
- Pour un homme qui est arrivé ici à demi-gelé, répondis-je, vous êtes foutrement pressé de retourner mourir dans la neige.
Choqué, il m'adressa un regard peu amène, mais la conversation en resta là. Nous remontions la grand-route à une vitesse régulière de trente kilomètres à l'heure. Il était difficile de croire que Billy Larribee avait dégagé cette portion de chaussée une heure auparavant. Cinq bons centimètres de neige étaient déjà retombés, et cela continuait. Les rafales les plus violentes chahutaient la Scout sur ses amortisseurs. Les phares n'éclairaient que d'impalpables tourbillons blancs. Nous n'avions pas croisé la moindre voiture.
Après un silence qui dura dix minutes, Lumley s'étrangla
- Hé ! Qu'est-ce que c'est que ça ?
Il désignait quelque chose, à droite du véhicule. J'avais les yeux perdus dans le vide, et, quand je me retournai, c'était un rien trop tard. Il m'avait semblé apercevoir une forme fugitive qui s'évanouit dans la neige derrière notre voiture, mais peut-être n'était-ce que le fruit de mon imagination.
- Qu'est-ce que c'était ? demandai-je. Un cerf ?
- Je suppose, répondit Lumley, ébranlé. Mais ces yeux... Il avait les yeux rouges. Il me regarda. Les yeux d'un cerf sont-ils rouges, la nuit ?
Sa voix s'était faite presque suppliante.
- Ils peuvent avoir n'importe quelle couleur, l'assurai-je, en me disant qu'après tout ce pouvait être vrai.
Mais j'avais souvent aperçu des cerfs, la nuit, par la vitre d'une voiture, sans jamais détecter la moindre lueur rouge dans leurs yeux.
Stephen KING, “ Un dernier pour la route ”, Danse macabre
L'année dernière, je fus invité, ainsi que deux de mes camarades d'atelier Arrigo Cohic et Pedrino Borgnioli, à passer quelques jours dans une terre au fond de la Normandie.
Le temps, qui, à notre départ, promettait d'être superbe, s'avisa de changer tout à coup, et il tomba tant de pluie, que les chemins creux où nous marchions étaient comme le lit d'un torrent.
Nous enfoncions dans la bourbe jusqu'aux genoux, une couche épaisse dé, terre grasse s'était attachée aux semelles de nos bottes, et par sa pesanteur ralentissait tellement nos pas, que nous n'arrivâmes au lieu de notre destination qu'une heure après le coucher du soleil.
Nous étions harassés; aussi, notre hôte, voyant les efforts que nous faisions pour comprimer nos bâillements et tenir les yeux ouverts, aussitôt que nous eûmes soupé, nous fit conduire chacun dans notre chambre.
La mienne était vaste; je sentis, en y entrant, comme un frisson de fièvre, car il me sembla que j'entrais dans un monde nouveau.
En effet, l'on aurait pû se croire au temps de la Régence, à voir les dessus de porte de Boucher représentant les quatre Saisons, les meubles surchargés d'ornements de rocaille du plus mauvais goût, et les trumeaux' des glaces sculptés lourdement.
Rien n'était dérangé. La toilette couverte de boites à peignes, de houppes à poudrer, paraissait avoir servi la veille. Deux ou trois robes de couleurs changeantes, un éventail semé de paillettes d'argent, jonchaient le parquet bien ciré, et, à mon grand étonnement, une tabatière d'écaille ouverte sur la cheminée était pleine de tabac encore frais.
Je ne remarquai ces choses qu'après que le domestique, déposant son bougeoir sur la table de nuit, m'eut souhaité un bon somme, et, je l'avoue, je commençai à trembler comme la feuille. Je me déshabillai promptement, je me couchai, et, pour en finir avec ces sottes frayeurs, je fermai bientôt les yeux en me tournant du côté de la muraille.
Mais il me fut impossible de rester dans cette position : le lit s'agitait sous moi comme une vague, mes paupières se retiraient violemment en arrière. Force me fut de me retourner et de voir.
Le feu qui flambait jetait des reflets rougeâtres dans l'appartement, de sorte qu'on pouvait sans peine distinguer les personnages de la tapisserie et les figures des portraits enfumés pendus à la muraille.
Théophile GAUTIER, La Cafetière, 1831.
Menu
Page créée par plozevet
Le 04 Avril 2011
Vocabulaire de la page
Annotations du document
- Ce document n'a pas d'annotation
- Ce document n'a pas d'annotation
- Ce document n'a pas d'annotation
- Ce document n'a pas d'annotation
- Ce document n'a pas d'annotation
- Ce document n'a pas d'annotation


