La jeune fille était pleine de grâce car, pour la créer, Nature avait mis tous ses soins. Elle s’était elle-même plus de mille fois émerveillée d’avoir su réaliser même une seule fois une si belle chose : par la suite, même y mettant tout son pouvoir, elle fut incapable de reproduire ce modèle d’une quelconque façon.
De celle-ci, Nature peut témoigner que jamais si belle créature n’a été vue dans le monde entier. Je vous assure que les cheveux d’Iseult la blonde1, aussi dorés et luisants fussent-ils, n’étaient rien à côté de ceux-ci. Son front et son visage étaient plus lumineux et plus blancs que ne l’est la fleur de lys. Et cette blancheur était merveilleusement contrastée d’une fraîche couleur vermeille2 que Nature lui avait donnée et qui illuminait sa figure. Les yeux envoyaient une telle lumière qu’ils ressemblaient à deux étoiles. Jamais Dieu ne sut mieux faire le nez, la bouche ou les yeux. Que dirais-je de sa beauté ? En vérité, elle avait été créée pour être admirée, aussi, on aurait pu se regarder en elle comme dans un miroir.
Elle était sortie de l’atelier et, quand elle vit le chevalier qu’elle n’avait encore jamais rencontré, elle eut un mouvement de recul : ne le connaissant pas, elle fut intimidée et rougit. Quant à Érec, il fut tout ébloui en voyant une si grande beauté.
Chrétien de Troyes, Érec et Énide, vers 411 à 449, xiie siècle,traduit de l’ancien français par Sophie-Charlotte Tixier Chrétien de Troyes, Érec et Énide, vers 411 à 449, xiie siècle,traduit de l’ancien français par Sophie-Charlotte Tixier
Énide était plus belle que toutes les dames ou demoiselles que l’on aurait pu trouver à travers le monde, et partout à la ronde. Elle était noble et honorable, amicale et sage, séduisante et elle avait bon caractère. Jamais personne ne put déceler chez elle aucune trace de folie, de méchanceté ou de bassesse. Elle avait reçu une éducation si parfaite qu’elle possédait toutes les qualités qu’une dame devait avoir en générosité et en sagesse. Tous l’aimaient pour sa franchise : qui pouvait lui rendre un service se félicitait de pouvoir le faire. Nul ne médisait d’elle car elle ne donnait pas matière à médire. Dans le royaume et dans l’empire, il n’y avait pas de dame aux mœurs aussi exemplaires.
Érec l’aimait tellement qu’il ne se préoccupait plus désormais de faits d’armes et qu’il ne joutait plus dans les tournois. Il se dévouait à sa femme et en fit son amie puis son amante. Il voulait de tout son cœur la serrer dans ses bras et l’embrasser. Ses compagnons en éprouvèrent une grande tristesse et souvent ils se lamentaient entre eux de ce qu’Érec l’aimait trop. Souvent, il était midi passé et il n’était même pas levé. N’en déplaise à quiconque, cette vie lui plaisait ! Il ne s’éloignait guère de sa femme mais ce n’était pas pour autant qu’il donnait moins en armes, robes et deniers à ses chevaliers. Il n’y avait pas un tournoi où il ne les envoyait richement vêtus et équipés : leurs destriers étaient reposés pour le tournoi ou la joute quoi que cela dût lui coûter. Les barons disaient tous qu’il était fort dommage qu’un baron tel qu’il avait été ne veuille plus porter les armes. Il fut tant blâmé par les gens, chevaliers et écuyers, qu’Énide entendit dire que son seigneur avait renié les armes et la chevalerie : il avait changé sa façon de vivre.
Chrétien de Troyes, Érec et Énide, vers 2409 à 2464, traduit de l’ancien français par Sophie-Charlotte Tixier Chrétien de Troyes, Érec et Énide, vers 2409 à 2464, traduit de l’ancien français par Sophie-Charlotte Tixier
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Le 27 Mai 2010
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