Les deux chevaliers s’éloignent l’un de l’autre pour prendre leur élan et ne se sont pas reconnus. Dès le premier choc, ils brisent leurs grosses lances de frênes. Ils ne se parlent pas. S’ils l’avaient fait, leur étreinte aurait été tout à fait différente : ils ne se seraient pas porté des coups de lance ni d’épée mais se seraient pris dans les bras et embrassés. Ils se portent des coups si forts que les épées s’endommagent, les heaumes et les écus sont bosselés. Ils se frappent du tranchant de l’épée, et non du plat, se donnent des coups avec les pommeaux sur le nasal, le cou, les joues et le front jusqu’à ce qu’ils deviennent bleus : le sang se coagule. Les hauberts sont détruits, les écus si endommagés qu’aucun des deux n’est épargné. Ils font tant d’efforts, s’acharnent tellement qu’ils en perdent haleine. ( Les pierres précieuses ont sauté des heaumes) . Ils s’assènent de tels coups qu’il s’en faut de peu que la cervelle ne leur jaillisse du crâne ! De leurs yeux jaillissent des étincelles, leurs poings sont carrés et gros, leurs nerfs sont solides et leurs os durs, ils maintiennent leur épée fermement empoignée et y mettent toutes leurs forces. Après un combat acharné, les heaumes sont cassés et les hauberts démaillés, leur épées sont tellement émoussées et leur écus fendus et réduits en bouillie qu’ils se sont arrêtés un instant : ils reprennent haleine et reposent leur cœur. Mais ils ne s’arrêtent pas longtemps et fondent l’un sur l’autre plus acharnés que jamais : tout le monde s’est accordé à dire que jamais on n’avait vu de chevaliers plus courageux.
« - Ce combat ne ressemble pas à un jeu ! Ces deux chevaliers y mettent toutes leurs forces et jamais ils n’auront la récompense qu’ils méritent. »
Les deux amis qui s’entretuent ont entendu ces paroles. Ils entendent également qu’on cherche à trouver un accord entre les deux sœurs : la cadette s’en remet au jugement du roi mais l’aînée ne veut consentir à la paix. Elle est si inflexible que la reine Guenièvre, les chevaliers et le roi, dont chacun connaît la valeur, se rangent du côté de la cadette. Ils prient le roi de donner, malgré la sœur aînée, le tiers ou le quart de l’héritage à la plus jeune et de séparer les deux chevaliers qui sont d’une grande prouesse. Ce serait trop risqué que l’un blesse mortellement l’autre ou qu’il cause un tort irréparable à son honneur. Le roi répond qu’il ne peut y avoir la paix car la sœur aînée, méchante créature, n’en a que faire.
Les deux chevaliers qui sont en train de combattre ont entendu ces paroles. C’est merveille de voir une telle bataille car personne ne pourrait dire lequel est le meilleur d’entre eux. Il en est de même pour les chevaliers eux-mêmes qui souffrent le martyre pour l’honneur : ils s’émerveillent et s’ébahissent car chacun répond aux attaques de l’autre avec beaucoup de courage et de hardiesse. Ils se combattent tant et si bien que le jour se soustrait à la nuit, aucun d’eux qui n’ait le corps las et les bras douloureux. Le sang tout chaud et bouillant coule de leurs mains, de leur corps blessés et de leur haubert. Tous deux veulent se reposer, ils n’ont plus envie de combattre : la nuit est tombée et ils se craignent. Ces deux raisons les incitent à faire la paix. Mais avant de quitter le champ de bataille ils vont se reconnaître, ce qui leur procure joie et pitié.
Yvain, le chevalier au lion, Chrétien de Troyes, traduit de l’ancien français par Sophie-Charlotte Tixier
{"id":"11137","resType":"text","gutType":"227","title":"Yvain : le chevalier au combat","datas":{"content":"<p><span style=\"margin-left: 20px; width: 0px;\"> <\/span>Les deux chevaliers s\u2019\u00e9loignent l\u2019un de l\u2019autre pour prendre leur \u00e9lan et ne se sont pas reconnus. D\u00e8s le premier choc, ils brisent leurs grosses lances de fr\u00eanes. Ils ne se parlent pas. S\u2019ils l\u2019avaient fait, leur \u00e9treinte aurait \u00e9t\u00e9 tout \u00e0 fait diff\u00e9rente : ils ne se seraient pas port\u00e9 des coups de lance ni d\u2019\u00e9p\u00e9e mais se seraient pris dans les bras et embrass\u00e9s. Ils se portent des coups si forts que les \u00e9p\u00e9es s\u2019endommagent, les heaumes et les \u00e9cus sont bossel\u00e9s. Ils se frappent du tranchant de l\u2019\u00e9p\u00e9e, et non du plat, se donnent des coups avec les pommeaux sur le nasal, le cou, les joues et le front jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019ils deviennent bleus : le sang se coagule. Les hauberts sont d\u00e9truits, les \u00e9cus si endommag\u00e9s qu\u2019aucun des deux n\u2019est \u00e9pargn\u00e9. Ils font tant d\u2019efforts, s\u2019acharnent tellement qu\u2019ils en perdent haleine. ( Les pierres pr\u00e9cieuses ont saut\u00e9 des heaumes) . Ils s\u2019ass\u00e8nent de tels coups qu\u2019il s\u2019en faut de peu que la cervelle ne leur jaillisse du cr\u00e2ne ! De leurs yeux jaillissent des \u00e9tincelles, leurs poings sont carr\u00e9s et gros, leurs nerfs sont solides et leurs os durs, ils maintiennent leur \u00e9p\u00e9e fermement empoign\u00e9e et y mettent toutes leurs forces. Apr\u00e8s un combat acharn\u00e9, les heaumes sont cass\u00e9s et les hauberts d\u00e9maill\u00e9s, leur \u00e9p\u00e9es sont tellement \u00e9mouss\u00e9es et leur \u00e9cus fendus et r\u00e9duits en bouillie qu\u2019ils se sont arr\u00eat\u00e9s un instant : ils reprennent haleine et reposent leur c\u0153ur. Mais ils ne s\u2019arr\u00eatent pas longtemps et fondent l\u2019un sur l\u2019autre plus acharn\u00e9s que jamais : tout le monde s\u2019est accord\u00e9 \u00e0 dire que jamais on n\u2019avait vu de chevaliers plus courageux.<\/p>\n<p>\u00ab - Ce combat ne ressemble pas \u00e0 un jeu ! Ces deux chevaliers y mettent toutes leurs forces et jamais ils n\u2019auront la r\u00e9compense qu\u2019ils m\u00e9ritent. \u00bb<\/p>\n<p><span style=\"margin-left: 20px; width: 0px;\"> <\/span>Les deux amis qui s\u2019entretuent ont entendu ces paroles. Ils entendent \u00e9galement qu\u2019on cherche \u00e0 trouver un accord entre les deux s\u0153urs : la cadette s\u2019en remet au jugement du roi mais l\u2019a\u00een\u00e9e ne veut consentir \u00e0 la paix. Elle est si inflexible que la reine Gueni\u00e8vre, les chevaliers et le roi, dont chacun conna\u00eet la valeur, se rangent du c\u00f4t\u00e9 de la cadette. Ils prient le roi de donner, malgr\u00e9 la s\u0153ur a\u00een\u00e9e, le tiers ou le quart de l\u2019h\u00e9ritage \u00e0 la plus jeune et de s\u00e9parer les deux chevaliers qui sont d\u2019une grande prouesse. Ce serait trop risqu\u00e9 que l\u2019un blesse mortellement l\u2019autre ou qu\u2019il cause un tort irr\u00e9parable \u00e0 son honneur. Le roi r\u00e9pond qu\u2019il ne peut y avoir la paix car la s\u0153ur a\u00een\u00e9e, m\u00e9chante cr\u00e9ature, n\u2019en a que faire.<\/p>\n<p><span style=\"margin-left: 20px; width: 0px;\"> <\/span>Les deux chevaliers qui sont en train de combattre ont entendu ces paroles. C\u2019est merveille de voir une telle bataille car personne ne pourrait dire lequel est le meilleur d\u2019entre eux. Il en est de m\u00eame pour les chevaliers eux-m\u00eames qui souffrent le martyre pour l\u2019honneur : ils s\u2019\u00e9merveillent et s\u2019\u00e9bahissent car chacun r\u00e9pond aux attaques de l\u2019autre avec beaucoup de courage et de hardiesse. Ils se combattent tant et si bien que le jour se soustrait \u00e0 la nuit, aucun d\u2019eux qui n\u2019ait le corps las et les bras douloureux. Le sang tout chaud et bouillant coule de leurs mains, de leur corps bless\u00e9s et de leur haubert. Tous deux veulent se reposer, ils n\u2019ont plus envie de combattre : la nuit est tomb\u00e9e et ils se craignent. Ces deux raisons les incitent \u00e0 faire la paix. Mais avant de quitter le champ de bataille ils vont se reconna\u00eetre, ce qui leur procure joie et piti\u00e9.<\/p>\n\n<p><em>Yvain, le chevalier au lion<\/em>, Chr\u00e9tien de Troyes, traduit de l\u2019ancien fran\u00e7ais par Sophie-Charlotte Tixier<\/p>","title":null,"complements":null,"credits":"<br>","credits2":null,"license":null,"source":"<br>","origine":"","caption":"<p><em>Yvain, le chevalier au lion<\/em>, Chr\u00e9tien de Troyes, traduit de l\u2019ancien fran\u00e7ais par Sophie-Charlotte Tixier<\/p>"},"rubric_order":null}