[...] J'aperçus un très vieil homme à la barbe fleurie, vêtu d'une robe noire flottante, se dresser sur des jambes vacillantes et hocher sa tête chenue, tout en promenant sur l'assemblée un oeil humide. La même mélancolie se reflétait sur les visages de tous les convives présents. Elle exprimait la résignation des êtres qui doivent endurer une souffrance sans se plaindre. [...]
- Qui est-ce?
- Merlin, le roi des menteurs et des magiciens. Que le diable le fasse rôtir jusqu'à la fin des siècles pour le punir de l'ennui dans lequel il nous plonge avec sa sempiternelle histoire. Mais les hommes le craignent, car les orages, le tonnerre et tous les diables de l'enfer n'attendent qu'un signe de lui pour se manifester. Sinon, ils lui auraient ouvert les entrailles depuis longtemps, pour en faire sortir cette histoire et l'étouffer une fois pour toutes. [...]
Le vieillard commença son récit. Et bientôt Clarence s'endormit pour de bon, de même que la cour, les serviteurs, les hommes d'armes et les chiens eux-mêmes. La voix ânonnante continuait à ânonner. Des ronflements s'élevèrent de toutes parts, accompagnant son ronron monotone, tel le bruit doux et profond des instruments à vent. Les têtes des uns reposaient sur des bras repliés, d'autres étaient couchés sur le dos et leur bouche ouverte émettait une faible musique; les mouches bourdonnaient et se régalaient en toute tranquillité, des rats jaillissaient doucement de centaines de trous, se répandaient dans la salle et s'installaient partout comme s'ils étaient chez eux.
Mark Twain, Un Yankee à la cour du roi Arthur (1889).
Mark Twain, Un Yankee à la cour du roi Arthur (1889).
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