Tiécelin s’échappe et se perche précisément au-dessus de l’endroit où se trouvait Renart. Les voilà tous deux réunis : l’un en haut et l’autre en bas, l’un dévorant et l’autre baillant de faim. Le fromage est un peu mou : Tiécelin l’entame à grands coups de bec et savoure la partie la plus crémeuse et la plus tendre. Il mange tant et si bien qu’il ne s’aperçoit même pas qu’une miette est tombée devant Renart à qui elle n’a pas échappé. Ce dernier lève la tête, se redresse pour mieux voir et salue Tiécelin qu’il voit perché avec le bon fromage entre les pattes. Il lui dit gentiment :
« Par tous les saints, qui vois-je là ? Est-ce vous noble ami ? Que l’âme de votre père repose en paix, lui qui savait si bien chanter ! On a dit maintes fois qu’il était le meilleur chanteur de France ! Vous-même vous vous exerciez lorsque vous étiez enfant. Pourriez-vous encore me chanter une petite ? » En entendant tous ces , Tiécelin ouvre le bec et lance un cri. Renart lui dit : « Fort bien, vous avez fait des progrès, mais si vous le vouliez, vous pourriez chanter encore plus haut. » L’autre, flatté de bien chanter, recommence à crier. « Mon Dieu, Renart, comme votre voix est claire et pure ! Chantez donc encore une fois ! » Le corbeau crie de toutes ses forces et ne s’aperçoit pas que sa patte droite se desserre. Le fromage tombe à terre, juste devant Renart. Le malin frémit de joie mais il n’y touche pas : c’est Tiécelin qu’il veut avoir. Renart fait croire à Tiécelin qu’il est blessé. […]
« Au nom de Dieu, se plaint-il, comme mon bonheur fut maigre en cette vie ! Que faire, Sainte Marie ? Ce fromage sent si fort que son odeur m’aura bientôt tué. Ce qui me gêne le plus, c’est que le fromage n’est pas conseillé pour les blessures. Ah Tiécelin, par pitié descendez, mettez fin à ce supplice ! En vérité je ne ferais pas appel à vous si je ne m’étais pas cassé la jambe dans un piège de malheur, l’autre jour. Je dois maintenant me reposer, appliquer des jusqu’à ce que je sois rétabli. »
Tiécelin croit les larmes et les lamentations qu’il entend. Il descend sans se méfier mais ce bond risque de lui coûter la vie si Renart peut l’attraper. Tiécelin n’ose plus s’approcher. Renart, voyant ses craintes, lui assure : « Pour l’amour de Dieu, approchez donc ! Quel mal peut vous faire un pauvre blessé ? » L’insouciant corbeau et s’approche, sans même voir Renart bondir. L’autre, qui comptait bien l’attraper, le manque de peu et seules quatre plumes lui restent entre les dents.
Tiécelin s’envole, bouleversé : son est bien mal récompensé ! « Ah mon Dieu ! J’ai été bien naïf ! Je ne croyais pas que je serais trompé par ce rouquin, cet éclopé qui n’a eu de moi que quatre plumes. Qu’il aille rôtir en enfer ! C’est un fourbe et un traître, et je l’ai constaté à mes dépens ! » Tiécelin enrage et Renart veut s’expliquer mais l’autre l’interrompt : « Tu peux garder le fromage, c’est la seule chose que tu obtiendras de moi aujourd’hui ! J’ai été bien imprudent de te croire en te voyant boiter. »
Auteur, anonyme, Le Roman de Renart, vers 895 à 950 et vers 958 à 1012,traduit de l’ancien français par Sophie-Charlotte Tixier
Auteur, anonyme, Le Roman de Renart, vers 895 à 950 et vers 958 à 1012,traduit de l’ancien français par Sophie-Charlotte Tixier
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Il lui dit gentiment :<br><span style=\"margin-left: 20px; width: 0px;\"> <\/span>\u00ab Par tous les saints, qui vois-je l\u00e0 ? Est-ce vous noble ami ? Que l\u2019\u00e2me de votre p\u00e8re repose en paix, lui qui savait si bien chanter ! On a dit maintes fois qu\u2019il \u00e9tait le meilleur chanteur de France ! Vous-m\u00eame vous vous exerciez lorsque vous \u00e9tiez enfant. Pourriez-vous encore me chanter une petite <span class=\"oneFootNote\" id=\"textFootNote2243\" data-id=\"2243\">ritournelle<sup>1<\/sup><\/span> ? \u00bb En entendant tous ces <span class=\"oneFootNote\" id=\"textFootNote2244\" data-id=\"2244\">\u00e9loges<sup>2<\/sup><\/span>, Ti\u00e9celin ouvre le bec et lance un cri. 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Ce qui me g\u00eane le plus, c\u2019est que le fromage n\u2019est pas conseill\u00e9 pour les blessures. Ah Ti\u00e9celin, par piti\u00e9 descendez, mettez fin \u00e0 ce supplice ! En v\u00e9rit\u00e9 je ne ferais pas appel \u00e0 vous si je ne m\u2019\u00e9tais pas cass\u00e9 la jambe dans un pi\u00e8ge de malheur, l\u2019autre jour. Je dois maintenant me reposer, appliquer des <span class=\"oneFootNote\" id=\"textFootNote2241\" data-id=\"2241\">empl\u00e2tres<sup>4<\/sup><\/span> jusqu\u2019\u00e0 ce que je sois r\u00e9tabli. \u00bb<br><span style=\"margin-left: 20px; width: 0px;\"> <\/span>Ti\u00e9celin <strong>croit les larmes et les lamentations qu\u2019il entend<\/strong>. Il descend sans se m\u00e9fier mais ce bond risque de lui co\u00fbter la vie si Renart peut l\u2019attraper. Ti\u00e9celin n\u2019ose plus s\u2019approcher. Renart, voyant ses craintes, lui <strong>assure<\/strong> : \u00ab Pour l\u2019amour de Dieu, approchez donc ! Quel mal peut vous faire un pauvre bless\u00e9 ? \u00bb L\u2019insouciant corbeau <span class=\"oneFootNote\" id=\"textFootNote2239\" data-id=\"2239\">baisse la garde<sup>5<\/sup><\/span> et s\u2019approche, sans m\u00eame voir Renart<strong> bondir<\/strong>. L\u2019autre, qui comptait bien l\u2019attraper, le manque de peu et seules quatre plumes lui restent entre les dents.<br><span style=\"margin-left: 20px; width: 0px;\"> <\/span>Ti\u00e9celin s\u2019envole, boulevers\u00e9 :<strong> son <span class=\"oneFootNote\" id=\"textFootNote2242\" data-id=\"2242\">d\u00e9vouement<sup>6<\/sup><\/span> est bien mal r\u00e9compens\u00e9 !<\/strong> \u00ab Ah mon Dieu ! J\u2019ai \u00e9t\u00e9 bien na\u00eff ! Je ne croyais pas que je serais tromp\u00e9 par ce rouquin, cet \u00e9clop\u00e9 qui n\u2019a eu de moi que quatre plumes. 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