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Français 5e

Texte 5

Les paroles dégelées

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 En pleine mer, alors que nous tenions des banquets, grignotions, discutions, et faisions de beaux et courts discours, Pantagruel se leva pour scruter l’horizon. Puis il nous dit : « Mes compagnons, vous n’entendez pas quelque chose ? Il me semble que j’entends des gens qui parlent en l’air, et pourtant je ne vois personne. Écoutez. »
  Nous fûmes bien attentifs, et de toutes nos oreilles nous sondions l’air comme de belles huîtres grandes ouvertes, pour discerner si des voix ou quelque son s’y répandaient et, pour n’en rien perdre, nous mettions les mains en pavillon derrière nos oreilles. Néanmoins, malgré cela, nous protestions que nous n’entendions aucune voix. Pantagruel continuait d’affirmer qu’il entendait des voix diverses dans l’air aussi bien d’hommes que de femmes, quand soudain il nous sembla, soit que nous les entendions aussi, soit que c’étaient nos oreilles qui sifflaient. Plus nous persévérions pour écouter, plus nous discernions les voix, jusqu’à entendre des mots entiers.
  Cela nous effraya grandement, et non sans cause, de ne voir personne, et d’entendre des voix et des sons si divers, d’hommes, de femmes, d’enfants, de chevaux : si bien que Panurge s’écria :
  « Ventre Bieu1 est-ce un mauvais tour ? Nous sommes perdus ! Fuyons ! C’est une embuscade... Frère Jean, es-tu là, mon ami ? Tiens-toi près de moi, je t’en supplie ! […] Fuyons ! Je n’ai pas de courage quand je suis en mer. Dans une cave et ailleurs j’en ai tant et plus. Fuyons ! Sauvons-nous ! Je ne dis pas cela parce que j’ai peur... Car je ne crains rien sauf les dangers, je le dis toujours ! [...] Fuyons, nous ne sommes pas de taille contre eux. Ils sont dix contre un, je vous en assure. De plus, ils sont sur leur territoire, nous ne connaissons pas le pays. Ils nous tueront. Fuyons, il n’y aura pas de honte à ça ! L’homme qui fuit combat deux fois. Retirons-nous au moins. [...] Nous sommes morts. Fuyons ! Par tous les diables, fuyons ! »
  Pantagruel, en entendant l’esclandre2 que faisait Panurge, s’exclama : « qu’est-ce que c’est que ce fuyard ! Écoutons d’abord pour savoir de qui il s’agit ! Peut-être sont-ils des nôtres. Je ne vois personne. Et pourtant j’en perçois cent mille autour de nous. [...] »
 Le capitaine fit cette réponse : « Seigneur, ne vous effrayez de rien. Ici se trouvent les confins de la mer glaciale, sur laquelle s’est déroulée au commencement de l’hiver dernier une grosse et félonne3 bataille, entre les Arismapiens4 et les Néphélibates5. Alors tout gela en l’air, les paroles et les cris des hommes et des femmes, le choc des masses, les heurts des harnais, des armures, les hennissements des chevaux, et tout le vacarme d’un combat. Maintenant que la rigueur de l’hiver est passée, et que reviennent la paix et la douceur des beaux jours, ce qui a gelé fond et se fait entendre.
 « Par Dieu, dit Panurge, je le crois. Mais pourrions-nous en voir une de près ? [...]
 ? Tenez, tenez, dit Pantagruel, en voici qui ne sont pas encore dégelées. »
 Il nous jeta alors sur le pont de pleines poignées de paroles gelées, qui semblaient des dragées en forme de perles de toutes les couleurs.
 Nous y vîmes des mots de gueule, des mots de sinople, des mots d’azur, de6s mots de sable, des mots dorés. Ils fondaient parce qu’ils se réchauffaient entre nos mains, et nous les entendions réellement. Mais nous ne les comprenions pas, car c’était une langue inconnue.
  Frère Jean en avait pris un assez gros dans les mains, qui fit un son pareil à celui que font les châtaignes qui éclatent quand elles sont jetées au feu sans être fendues, et nous sursautâmes tous de frayeur. « Celui-là, c’était un coup de fauchon7 en son temps », dit frère Jean.
  Panurge demanda à Pantagruel de lui en donner plus. Pantagruel lui répondit qu’il n’y avait que les amoureux qui donnaient leur parole.
 « Alors, vendez-m’en ! » répliqua Panurge.
 « Il n’y a que les avocats qui vendent des mots, répondit Pantagruel. Je vous vendrais plutôt du silence et très très cher ! »
 Cependant il en jeta sur le pont trois ou quatre poignées.
 Et je vis des paroles bien piquantes, des paroles sanglantes8, [...] des paroles horribles, et d’autres assez désagréables à voir. Et quand elles furent toutes fondues, nous entendîmes : hin, hin, hin, hin, his, ticque, torche, lorgne, brededin, brededac, frr, frrr, frrr, bou, bou, bou, bou, traccc, trac, trr, trr, trr, trrr, trrrrrr, on, on, on, on, ououououon, goth, mathagoth, et je ne sais quels autres mots barbares. C’étaient les bruits du choc et du hennissement des chevaux lors de l’assaut. […]
  Cela nous amusa beaucoup. Je voulais mettre quelques mots de gueule9 dans l’huile, pour bien les conserver. Mais Pantagruel m’en empêcha et déclara que c’était de la folie de faire des réserves de ce dont on ne manque jamais.



1 juron pour « Ventre de Dieu ».
2 (nom masculin) bruit, scandale.
3 féminin de félon, traître. Une bataille félonne est une bataille dans laquelle tous les coups sont permis.
4 peuple de l'Antiquité qui habitait que les rives de la mer Noire.
5 nom d'un peuple imaginaire, inventé par Rabelais, qui signifie : « peuple qui marche dans les nuages ».
6 couleurs des blasons (dans l'ordre : rouge, vert, bleu, noir, or).
7 ancienne arme, en forme de faux.
8 ici, injurieuses.
9 de couleur rouge, mais aussi (il y a jeu de mots) des mots pour rire.


Quart Livre, extraits des chapitres LV et LVI, adaptés par Agnès de Ferluc Quart Livre, extraits des chapitres LV et LVI, adaptés par Agnès de Ferluc

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N\u00e9anmoins, malgr\u00e9 cela, nous protestions que nous n\u2019entendions aucune voix. Pantagruel continuait d\u2019affirmer qu\u2019il entendait des voix diverses dans l\u2019air aussi bien d\u2019hommes que de femmes, quand soudain il nous sembla, soit que nous les entendions aussi, soit que c\u2019\u00e9taient nos oreilles qui sifflaient. Plus nous pers\u00e9v\u00e9rions pour \u00e9couter, plus nous discernions les voix, jusqu\u2019\u00e0 entendre des mots entiers.<br>&nbsp;<span style=\"margin-left: 20px; width: 0px;\">&nbsp;<\/span>Cela nous effraya grandement, et non sans cause, de ne voir personne, et d\u2019entendre des voix et des sons si divers, d\u2019hommes, de femmes, d\u2019enfants, de chevaux&nbsp;: si bien que Panurge s\u2019\u00e9cria : <br>&nbsp;<span style=\"margin-left: 20px; width: 0px;\">&nbsp;<\/span>\u00ab <span class=\"oneFootNote\" id=\"textFootNote2320\" data-id=\"2320\">Ventre Bieu<sup>1<\/sup><\/span> est-ce un mauvais tour&nbsp;? Nous sommes perdus ! 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1) Mais qui sont ces géants ?

Par petits groupes de deux, préparer l’arbre généalogique des géants évoqués par Rabelais (s’il leur reste du temps, ils prépareront un exposé sur Ponocrates).

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