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Français 5e

Texte 3

Un combat contre la nature déchaînée

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 Les monts Ourals se développent sur une étendue de près de trois mille verstes1 (3 200 kilomètres) entre l’Europe et l’Asie. […] Telle était la frontière que Michel Strogoff devait franchir pour passer de Russie en Sibérie […]
 Vers onze heures, les éclairs commencèrent à illuminer le ciel et ne discontinuèrent plus. À leur rapide lueur, on voyait apparaître et disparaître la silhouette des grands pins qui se massaient aux divers points de la route. Puis, lorsque le tarentass2 s’approchait à raser la bordure du chemin, de profonds gouffres s’éclairaient sous la déflagration des nues3. De temps en temps, un roulement plus grave du véhicule indiquait qu’il franchissait un pont de madriers4 à peine équarris5, jeté sur quelque crevasse, et le tonnerre semblait rouler au-dessous de lui. D’ailleurs, l’espace ne tarda pas à s’emplir de bourdonnements monotones, qui devenaient d’autant plus graves qu’ils montaient davantage dans les hauteurs du ciel. À ces bruits divers se mêlaient les cris et les interjections de l’iemschik6 , tantôt flattant, tantôt gourmandant7 ses pauvres bêtes, plus fatiguées de la lourdeur de l’air que de la raideur du chemin. Les sonnettes du brancard8 ne pouvaient même plus les animer, et, par instants, elles fléchissaient sur leurs jambes.
« À quelle heure arriverons-nous au sommet du col ? demanda Michel Strogoff à l’iemschik.
— À une heure du matin, … si nous y arrivons ! répondit celui-ci en secouant la tête.
— Dis donc, l’ami, tu n’en es pas à ton premier orage dans la montagne, n’est-ce pas ?
— Non, et fasse Dieu que celui-ci ne soit pas mon dernier !
— As-tu donc peur ?
— Je n’ai pas peur, mais je te répète que tu as eu tort de partir.
— J’aurais eu plus grand tort de rester. » […]   
 Les chevaux s’étaient arrêtés court. […] L’iemschik, sautant de son siège, se jeta à la tête de ses chevaux, afin de les maintenir, car un immense danger menaçait tout l’attelage. En effet, le tarentass, immobile, se trouvait alors à un tournant de la route par lequel débouchait la bourrasque. Il fallait donc le tenir tête au vent, sans quoi, pris de côté, il eût immanquablement chaviré et eût été précipité dans un profond abîme que le chemin côtoyait sur la gauche. Les chevaux, repoussés par les rafales, se cabraient, et leur conducteur ne pouvait parvenir à les calmer. Aux interpellations amicales avaient succédé dans sa bouche les qualifications les plus insultantes. Rien n’y faisait. Les malheureuses bêtes, aveuglées par les décharges électriques, épouvantées par les éclats incessants de la foudre, qui étaient comparables à des détonations d’artillerie9, menaçaient de briser leurs traits et de s’enfuir. L’iemschik n’était plus maître de son attelage.
 À ce moment, Michel Strogoff, s’élançant d’un bond hors du tarentass, lui vint en aide. Doué d’une force peu commune, il parvint, non sans peine, à maîtriser les chevaux.
 […] Le danger alors n’était pas seulement dans ce formidable ouragan qui luttait contre l’attelage et ses deux conducteurs, mais surtout dans cette grêle de pierres et de troncs brisés que la montagne secouait et projetait sur eux.
 Soudain, un de ces blocs fut aperçu, dans l’épanouissement d’un éclair, se mouvant avec une rapidité croissante et roulant dans la direction du tarentass.
 L’iemschik poussa un cri.
 Michel Strogoff, d’un vigoureux coup de fouet, voulut faire avancer l’attelage, qui refusa. Quelques pas seulement, et le bloc eût passé en arrière !… Michel Strogoff, en un vingtième de seconde, vit à la fois le tarentass atteint, sa compagne écrasée ! Il comprit qu’il n’avait plus le temps de l’arracher vivante du véhicule !…
 Mais alors, se jetant à l’arrière, trouvant dans cet immense péril une force surhumaine, le dos à l’essieu, les pieds arc-boutés au sol, il repoussa de quelques pieds la lourde voiture. […] L’orage était alors dans toute sa fureur. Les éclairs emplissaient le défilé, et les éclats du tonnerre ne discontinuaient plus. Le sol, frémissant sous ces coups furieux, semblait trembler, comme si le massif de l’Oural eût été soumis à une trépidation générale.
 […] En ce moment, un violent éclair déchira le ciel, et sembla, pour ainsi dire, volatiliser la pluie. Aussitôt un coup sec retentit. L’air fut rempli d’une odeur sulfureuse, presque asphyxiante, et un bouquet de grands pins, frappé par le fluide électrique à vingt pas du tarentass, s’enflamma comme une torche gigantesque.



1 voiture à cheval utilisée en Russie.
2 ancienne mesure de longueur utilisée en Russie. Une verste vaut 1066,8 mètres.
3 bruit d'explosion dans le ciel.
4 pièces de bois très épaisse utilisées en construction.
5 taillés en forme de carré.
6 conducteur de chevaux en russe.
7 gourmander : gronder sévèrement.
8 barre de bois pour atteler les bêtes de trait.
9 armement de guerre qui comprend notamment les canons et les mitrailleuses.


Jules Verne, Michel Strogoff, première partie, chapitre X, 1876 Jules Verne, Michel Strogoff, première partie, chapitre X, 1876

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Un combat contre la nature déchaînée

Marco Ricci, Paysage de tempête avec un moine, huile sur toile, 1720, Kunsthistorisches Museum, Vienne akg-images

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