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Français 5e

Texte 4

Une mission « irrévocablement manquée » ?

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 L’émir1 fit un geste. Michel Strogoff, poussé par les gardes, s’approcha de la terrasse, et alors, dans cette langue tartare qu’il comprenait, Féofar lui dit :
 « Tu es venu pour voir, espion des Russes. Tu as vu pour la dernière fois. Dans un instant, tes yeux seront à jamais fermés à la lumière ! »
 Cependant, en entendant la peine prononcée par l’émir, Michel Strogoff ne faiblit pas. […] Il ne laissa rien paraître de l’émotion qu’il ressentait.
 Puis, le sentiment d’une vengeance à accomplir quand même envahit tout son être. Il se retourna vers Ivan Ogareff.
 « Ivan, dit-il d’une voix menaçante, Ivan le traître, la dernière menace de mes yeux sera pour toi ! »
 Ivan Ogareff haussa les épaules.
 Mais Michel Strogoff se trompait. Ce n’était pas en regardant Ivan Ogareff que ses yeux allaient pour jamais s’éteindre.
 Marfa Strogoff venait de se dresser devant lui.
 « Ma mère ! s’écria-t-il. Oui ! oui ! à toi mon suprême regard, et non à ce misérable ! Reste là, devant moi ! Que je voie encore ta figure bien-aimée ! Que mes yeux se ferment en te regardant !… »
 La vieille Sibérienne, sans prononcer une parole, s’avançait…
 « Chassez cette femme ! » dit Ivan Ogareff.
 Deux soldats repoussèrent Marfa Strogoff. Elle recula, mais resta debout, à quelques pas de son fils.
 L’exécuteur parut. Cette fois, il tenait son sabre nu à la main, et ce sabre, chauffé à blanc, il venait de le retirer du réchaud où brûlaient les charbons parfumés.
 Michel Strogoff allait être aveuglé suivant la coutume tartare, avec une lame ardente, passée devant ses yeux !
 Michel Strogoff ne chercha pas à résister. Plus rien n’existait à ses yeux que sa mère, qu’il dévorait alors du regard ! Toute sa vie était dans cette dernière vision !
 Marfa Strogoff, l’œil démesurément ouvert, les bras tendus vers lui, le regardait !…
 La lame incandescente passa devant les yeux de Michel Strogoff.
 Un cri de désespoir retentit. La vieille Marfa tomba inanimée sur le sol !
 Michel Strogoff était aveugle.
 Ses ordres exécutés, l’émir se retira avec toute sa maison. Il ne resta bientôt plus sur cette place qu’Ivan Ogareff et les porteurs de torches.

 Le misérable voulait-il donc insulter encore sa victime, et, après l’exécuteur, lui porter le dernier coup ?
 Ivan Ogareff s’approcha lentement de Michel Strogoff, qui le sentit venir et se redressa.
 Ivan Ogareff tira de sa poche la lettre impériale, il l’ouvrit, et, par une suprême ironie, il la plaça devant les yeux éteints du courrier du czar, disant :
 « Lis, maintenant, Michel Strogoff, lis, et va redire à Irkoutsk ce que tu auras lu ! Le vrai courrier du czar, c’est Ivan Ogareff ! »
 Cela dit, le traître serra la lettre sur sa poitrine. Puis, sans se retourner, il quitta la place, et les porteurs de torches le suivirent.
 Michel Strogoff resta seul, à quelques pas de sa mère, inanimée, peut-être morte.



1 chef militaire dans les régions musulmanes.


Jules Verne, Michel Strogoff, deuxième partie, chapitre V, 1876 Jules Verne, Michel Strogoff, deuxième partie, chapitre V, 1876

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Jules Férat, gravure pour l’édition Hetzel, 1876 Coll. Jonas/Kharbine-Tapabor

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