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Français 5e

Texte 6

A cheval dans la steppe

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Lorsqu’il s’arrêtait un instant, à quelque tournant de la route, c’était pour laisser reprendre haleine à son cheval. […]
Là, cependant, passe la route d’Irkoutsk, et c’est au milieu de mares, d’étangs, de lacs, de marais dont le soleil provoque les exhalaisons1 malsaines, qu’elle se développe, pour la plus grande fatigue et souvent pour le plus grand danger du voyageur.
En hiver, lorsque le froid a solidifié tout ce qui est liquide, lorsque la neige a nivelé le sol et condensé les miasmes2, les traîneaux peuvent facilement et impunément glisser sur la croûte durcie de la Baraba. […] Mais, pendant l’été, le marais redevient fangeux3, pestilentiel, impraticable même, lorsque le niveau des eaux est trop élevé.
Michel Strogoff lança son cheval au milieu d’une prairie tourbeuse4, que ne revêtait plus ce gazon demi-ras de la steppe5, dont les immenses troupeaux sibériens se nourrissent exclusivement. Ce n’était plus la prairie sans limites, mais une sorte d’immense taillis de végétaux arborescents. […]
Michel Strogoff, galopant entre ces taillis de joncs, n’était plus visible des marais qui bordaient la route. Les grandes herbes montaient plus haut que lui, et son passage n’était marqué que par le vol d’innombrables oiseaux aquatiques, qui se levaient sur la lisière du chemin et s’éparpillaient par groupes criards dans les profondeurs du ciel. (…). En d’autres endroits, il n’avait pas été possible d’éviter les eaux stagnantes que le chemin traversait, non sur des ponts, mais sur des plates-formes branlantes, ballastées6 d’épaisses couches d’argile, et dont les madriers tremblaient comme une planche trop faible jetée au-dessus d’un abîme. Quelques-unes de ces plates-formes se prolongeaient sur un espace de deux à trois cents pieds, et plus d’une fois, les voyageurs, ou tout au moins les voyageuses des tarentass, y ont éprouvé un malaise analogue au mal de mer.
Michel Strogoff, lui, que le sol fût solide ou qu’il fléchît sous ses pieds, courait toujours sans s’arrêter, sautant les crevasses qui s’ouvraient entre les madriers pourris ; mais si vite qu’ils allassent, le cheval et le cavalier ne purent échapper aux piqûres de ces insectes diptères7, qui infestent ce pays marécageux.
[…]Le cheval de Michel Strogoff, talonné par ces venimeux diptères, bondissait comme si les molettes de mille éperons lui fussent entrées dans le flanc. Pris d’une rage folle, il s’emportait, il s’emballait, il franchissait verste sur verste, avec la vitesse d’un express, se battant les flancs de sa queue, cherchant dans la rapidité de sa course un adoucissement à son supplice.
Il fallait être un aussi bon cavalier que Michel Strogoff pour ne pas être désarçonné par les réactions de son cheval, ses arrêts brusques, les sauts qu’il faisait pour échapper à l’aiguillon des diptères. Devenu insensible, pour ainsi dire, à la douleur physique, comme s’il eût été sous l’influence d’une anesthésie permanente, ne vivant plus que par le désir d’arriver à son but, coûte que coûte, il ne voyait qu’une chose dans cette course insensée, c’est que la route fuyait rapidement derrière lui.
Jules Verne, Michel Strogoff, première partie, chapitre XV (1876).



1 gaz ou odeur. Effluve, émanation.
2 émanation pestilentielle provenant de matière en décomposition.
3 boueux.
4 qui contient de la tourbe (mauvais charbon).
5 vaste étendue de terrain recouverte d’un tapis discontinu de plantes.
6 remplies de ballast (pour rendre stable).
7 se dit d’un insecte à deux ailes.


Jules Verne, Michel Strogoff, première partie, chapitre XV (1876). Jules Verne, Michel Strogoff, première partie, chapitre XV (1876).

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