Comment certains artistes au XXe siècle jouent-ils avec leur identité ? « J'étais las de n'être que moi-même. […] Recommencer, revivre, être un autre fut la grande tentation de mon existence. » (Romain Gary, Vie et mort d'Émile Ajar, 1980)
Norman Rockwell, Triple Autoportrait, 1960, illustration de couverture pour le Saturday Evening Post, huile sur toile, 113 x 88,3 cm (collection permanente du Norman Rockwell Museum, Massachusetts, États-Unis) Albert Knapp/Alamy
Boris Vian, 1948, photographie du Studio Harcourt, 24 x 30 cm (médiathèque de l’Architecture et du Patrimoine, Paris) Ministère de la Culture-Médiathèque du Patrimoine, Dist. RMN/Studio Harcourt
Gino Severini, Autoportrait, 1960 (réplique de l’autoportrait de 1912), huile sur toile, 55 x 46,3 cm (musée national d’Art moderne, centre Georges Pompidou, Paris) ADAGP/Collection Centre Pompidou, Dist. RMN/Droits réservés
Avoir une identité, c'est ne faire qu'un, être à la fois différent des autres et cohérent avec soi-même. Mais il est parfois bien difficile de savoir qui on est, de réussir à se définir soi-même. De nombreux artistes au XXe siècle se sont confrontés à cette question et ont essayé d'y répondre de différentes manières. D'une part, l'artiste est rarement le premier à créer dans son domaine, surtout au XXe siècle. Par exemple, si un artiste décide de peindre des autoportraits, ses œuvres s'inscriront à la suite de nombreux autoportraits. Il est donc héritier d'un passé auquel il peut choisir de faire référence dans ses œuvres. L'identité de l'artiste se dévoile ainsi en référence à ceux qui l'ont précédé. D'autre part, l'artiste peut aussi avoir du mal à se définir, à se trouver. Il peut décider de montrer cette difficulté en se présentant par exemple sous plusieurs identités, en particulier avec le jeu des pseudonymes.
Un artiste, des identités multiples
En faisant son propre portrait, l’artiste s’invente une autre identité. L’autoportrait n’est pas seulement le portrait de l’artiste par lui-même ; il crée pour le spectateur ambiguïté et trouble. Plusieurs questions se posent : Qui est qui ? Qui est moi ? Qui regarde qui ?
L’autoportrait (document 1)
Le mot autoportrait signifie « le portrait de soi-même ». Il évoque la ressemblance, la réplique d’une personne, celle qui se portraiture. Plusieurs anagrammes de ce mot insistent sur cette ambiguïté : « O tout partira », « or tout partait », « Trou à portrait », comme si le mot jouait avec sa signification (voir l’introduction de Pascal Bonafoux dans le catalogue d’exposition Moi ! Autoportraits du XXe siècle, Musée du Luxembourg, Skira, 2004, page 13).
L’autoportrait ne peut se concevoir sans reflet. Lorsque Narcisse se regarde dans le plan d’eau, il tombe amoureux de son reflet : « Voulant se désaltérer, il fut envahi par une autre soif ; tandis qu’il boit, séduit par la vision de sa beauté, il tombe amoureux de son image ; il prend pour un corps ce qui n’est que de l’eau. » (Ovide, Métamorphoses, III, traduction de F.Colmez). La surface de l’eau fait office de miroir.
De même, le peintre fixe son regard dans un miroir pour reproduire son visage le plus fidèlement possible.
Norman Rockwell s’inscrit dans la lignée de peintres qui ont réalisé leur autoportrait à de nombreuses reprises et tout au long de leur vie : Dürer, Rembrandt, Goya, Van Gogh, Picasso, Frida Kahlo ou Francis Bacon. Le peintre le mentionne même sur sa toile. Sur le bord droit, le spectateur reconnaît des autoportraits de Dürer, Rembrandt, Picasso et Van Gogh (certains d’entre eux sont malheureusement coupés sur la reproduction proposée dans le manuel : nous n’avons pu obtenir que cette version recadrée du tableau) ; par ailleurs, de l’autre côté du châssis (support de la toile), le peintre a accroché une feuille avec cinq esquisses.
Le tableau est composé de trois plans : le peintre vu de dos, la toile qu’il réalise, puis le miroir dans lequel il capte son image. Le regard du spectateur n’a plus qu’à structurer l’ensemble de ces plans pour recomposer ce triple autoportrait, sans oublier qu’en tant que spectateur il observe un Norman Rockwell virtuel et son propre regard observant le tableau. Le tableau s’élabore alors au fur et à mesure, comme celui que l’artiste a créé ; son regard passant du miroir à la toile. Mais le tableau n’est qu’une imago (image, représentation) du peintre, pas une reproduction fidèle de la réalité.
Trouble et extravagance
En effet, en observant attentivement ce Triple autoportait, nous remarquons que le portrait sur le châssis est réalisé au crayon, mais il est trop abouti pour être ensuite coloré. Le peintre de dos tient un pinceau, sans couleur, comme s’il l’avait dessiné à l’aide de cet outil.
Le portrait dessiné montre un visage rajeuni par rapport au reflet du miroir : moins de rides, cheveux moins blancs, lèvres plus charnues. Enfin, le reflet et le peintre de dos ne regardent pas le spectateur, ils portent des lunettes qui effacent le regard. Le spectateur ne peut trouver un regard que dans celui qui lui fait face. On ne sait plus qui regarde qui ; mais l’artiste nous assure que c’est bien lui qui peint un tableau dans le tableau réel ; à cet effet il nous laisse son autographe en bas à gauche du tableau virtuel.
Les trois plans finissent par se confondre car espace et temps se brouillent ; c’est également le cas dans l’autoportrait de Gino Severini (document 5).
En littérature, Romain Gary, de son vrai nom Roman Kacew, se fait appeler Emile Ajar, tout en utilisant l’identité de son neveu Paul Pavlowitch lors de la parution de La Vie devant soi (document 4). Boris Vian est également un artiste à l’identité multiple : il est ingénieur, mais aussi musicien (chanteur, compositeur, instrumentiste : voir document 3), écrivain (document 2), traducteur ; en tant qu’écrivain, il utilise de nombreux pseudonymes : Bison ravi, Vernon Sullivan, Brisavion et bien sûr Boris Vian.
Cette mise en abyme de l’identité semble infinie, comme les reflets démultipliés du tableau dans l’œuvre de N. Rockwell.
Pour aller plus loin :
Le théâtre dans le théâtre :
- L’Illusion comique de Corneille.
Un catalogue d’exposition :
- Moi ! Autoportraits du XXe siècle, Musée du Luxembourg, Skira, 2004.
D’autres ouvrages :
- Sabine Melchior-Bonnet, Histoire du miroir, Pluriel, Hachette, 1994.
- Stéphane Guégan, Laurence Madeline, Thomas Schlesser, L’autoportrait dans l’histoire de l’art – de Rembrandt à Warhol, l’intimité révélée de 50 artistes, Beaux Arts éditions, 2009.
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Le 30 Juin 2011
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