Pendant que les boîtes de conserve de leur dîner chauffent sur le feu, Lennie prie George de lui « raconter les lapins ».
Les types comme nous, qui travaillent dans les ranches, y a pas plus seul au monde. Ils ont pas de famille. Ils ont pas de chez-soi. Ils vont dans un ranch, ils y font un peu d’argent, et puis ils vont en ville et ils le dépensent tout… et pas plus tôt fini les v’là à s’ échiner dans un autre ranch. Ils ont pas de futur devant eux.
Lennie était ravi.
– C’est ça… c’est ça. Maintenant, raconte comment c’est pour nous.
George continua :
– Pour nous, c’est pas comme ça. Nous, on a un futur. On a quelqu’un à qui parler, qui s’intéresse à nous. On a pas besoin de s’asseoir dans un bar pour dépenser son pèze , parce qu’on n’a pas d’autre endroit où aller. Si les autres types vont en prison, ils peuvent bien y crever, tout le monde s’en fout. Mais pas nous.
Lennie intervint.
– Mais pas nous ! Et pourquoi ? Parce que… parce que moi, j’ai toi pour t’occuper de moi, et toi, t’as moi pour m’occuper de toi, et c’est pour ça.
Il éclata d’un rire heureux.
– Continue maintenant, George !
– Tu l’sais par cœur. Tu peux le faire toi-même.
– Non, toi. Y a toujours des choses que j’oublie. Dis-moi comment que ça sera.
– Ben voilà. Un jour, on réunira tout not’ pèze, et on aura une petite maison et un ou deux hectares et une vache et des cochons et…
– On vivra comme des rentiers , hurla Lennie. Et on aura des lapins. Continue, George. Dis-moi ce qu’on aura dans le jardin, et les lapins dans les cages, et la pluie en hiver, et le poêle, et la crème sur le lait qui sera si épaisse qu’on pourra à peine la couper. Raconte-moi tout ça, George.
– Pourquoi que tu le fais pas toi-même, tu le sais tout.
– Non… raconte, toi. C’est pas la même chose si c’est moi qui le fais. Continue… George. Comment je soignerai les lapins ?
– Eh bien, dit George, on aura un grand potager, et un clapier à lapins, et des poulets. Et quand il pleuvra, l’hiver, on dira : l’travail, on s’en fout ; et on allumera du feu dans le poêle, et on s’assoira autour, et on écoutera la pluie tomber sur le toit… Merde !
Il sortit son couteau de poche.
– J’ai pas le temps de t’en dire plus.
Il enfonça son couteau dans le couvercle d’une des boîtes, l’ouvrit et passa la boîte à Lennie.
John Steinbeck, Des souris de des hommes, 1937, traduction de Maurice-Edgar Coindreau, chapitre 1 © Éditions Gallimard
Des souris et des hommes, mise en scène de Jean-Philippe Evariste et Philippe Ivancic, avec Philippe Ivancic (Lennie) et Jean-Philippe Evariste (George), théâtre du Petit Saint-Martin, 2010 Bernard Michel Palazon CDDS Enguerand
- Après la crise boursière de 1929, les États-Unis connaissent une importante crise économique durant les années 1930, la Grande Dépression. Dans le monde agricole, la situation est aggravée par la survenue de plusieurs grandes sécheresses et tempêtes de poussière, qu'on a appelées le Dust Bowl, la boule de poussière. Ruinés, de nombreux fermiers émigrent en Californie, et Steinbeck dépeint ce terrible exode dans Les Raisins de la colère (1939). Cette réalité sociale est présente dans Des souris et des hommes : l'existence précaire (fragile) de Lennie et George, faite de solitude, d'errance et de misère, est représentative de celle de tous les journaliers.
- Une présentation du poème A une souris de Robert Burns, qui a inspiré Steinbeck pour le titre de son roman.
- Le titre du roman s'inspire ainsi d'un vers de Robert Burns, poète écossais du dix-huitième siècle qui, dans « A une souris », s'adresse à une souris dont il a détruit le nid en labourant un champ. Il déplore la précarité de l'existence de cette petite créature, pour finalement la comparer à la vanité de l'existence humaine : "Mais petite souris, tu n'es pas la seule à prouver que la prévoyance peut être vaine. Les plans les mieux conçus des souris et des hommes vont souvent de travers". Le poète conclut le poème en disant que la condition humaine est pire encore que celle des souris, parce que les hommes, eux, ont conscience de leur misère présente et future.
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Le 04 Juillet 2011
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