Pourquoi le rapprochement de deux personnages que tout oppose fait-il rire ?
Stan Laurel (à droite) et Oliver Hardy (à gauche) ont joué ensemble dans de nombreux films américains durant la première moitié du XXe siècle. Getty Images
Cette publicité pour la marque de court-bouillon Liebig utilise deux personnages de la comédie : Pierrot (à gauche) et Arlequin (à droite). Collection Dupondt/akg-images
Astérix (à droite) et Obélix (au centre) sont les héros d’une célèbre série de bande dessinée créée par René Goscinny et Albert Uderzo et qui met en scène des Gaulois à l’époque de la colonisation romaine. Dargaud Films/ Album/AKG
Honoré Daumier, Don Quichotte et Sancho Panza, 1855, huile sur panneau de chêne (National Gallery, Londres, Royaume-Uni) Don Quichotte, à gauche, se prend pour le personnage d’un roman de chevalerie et erre sur les routes en cherchant des princesses à sauver et des monstres à combattre. Son serviteur Sancho se rend compte que son maître délire et pense surtout à manger. Agnew's, London, UK/The Bridgeman Art Library International
- Le duo mal assorti fait souvent rire. Le plus souvent, les rôles sont répartis dans la tradition du cirque entre un clown blanc et un auguste. Le premier, blanc par son costume et le maquillage de son visage, est élégant, intelligent et sérieux ; il représente notre conscience, notre respect des règles. Le second a les cheveux en bataille, un costume bariolé, des chaussures immenses ; maladroit, gaffeur, souvent ivre (ce que symboliserait son nez rouge), il fait tout ce qu'il veut sans réfléchir aux conséquences. L'effet comique est renforcé si les deux personnages sont très différents physiquement, comme le sont George et Lennie.
Drôles de duos
Le drôle de duo
L’un des grands ressorts de la comédie est la mise en scène de personnages caricaturaux, dotés de traits de caractère extrêmes, bien définis et qui changent peu. La mise en présence de deux personnages ayant des caractères opposés permet alors de créer des scènes comiques.
I. Origines
La force comique du duo mal assorti a été utilisée dès l’Antiquité grecque et romaine. On trouve par exemple chez Ménandre ou chez Plaute des duos d’esclaves dont l’un est rusé et dynamique et l’autre idiot, poltron ou goinfre. Ces traits de caractère sont exprimés par le masque que portent les acteurs, ce qui fait que chaque type est immédiatement identifié par le public. Les farces du Moyen Age s’inspirent des comédies antiques et mettent souvent en scène l’opposition entre des personnages caricaturaux.
À la Renaissance, les personnages de valets deviennent centraux dans les comédies, comme l’étaient les esclaves dans les pièces antiques. La commedia dell’arte, forme italienne de théâtre populaire qui se développe au seizième siècle, met en scène des personnages bouffons, dont deux en particulier s’organisent souvent en duo : Arlequin et Pierrot.
II. Deux modèles : Arlequin et Pierrot (doc. 3)
Arlequin porte un costume composé de losanges multicolores, ce qui est une façon de symboliser la folie ou l’extravagance. C'est en effet un personnage imprévisible et grotesque qui se livre à toutes sortes d’acrobaties. Son nom est associé à l’Enfer, parce qu’il dériverait de celui du roi Herla (Herla King en anglais, Erlkönig en allemand) qui, dans le folklore germanique, passe un pacte avec le diable et mène la « chasse fantastique ». Sous son apparence comique, c'est donc un personnage qui permet de mettre en scène tous les défauts humains : mensonge, paresse, avidité, obsession sexuelle, lâcheté, brutalité (il porte un bâton pour frapper les autres personnages) etc. C'est d’ailleurs cette dimension potentiellement maléfique d’Arlequin qui est à l’origine des personnages de clowns cruels dans des films d’épouvante ou une bande dessinée comme Batman (le Joker).
Pierrot, lui, porte un costume blanc et a le visage enfariné. Passif, naïf, crédule, timide, il est méprisé par les autres personnages qui n’écoutent pas ses avertissements de bon sens. C'est une victime toute désignée pour Arlequin, qui lui joue sans cesse des mauvais tours. Il est amoureux de Colombine, mais celle-ci lui brise généralement le cœur en lui préférant Arlequin. Au dix-neuvième siècle, il est devenu un symbole de l’artiste rêveur et rejeté par la société et il a été associé à la lune (en raison de son costume et de son caractère).
Ces deux personnages ont connu de nombreuses évolutions et réinterprétations selon les auteurs et les époques, mais dans l’ensemble ils sont toujours construits autour de cette opposition entre l’activité et la passivité, la couleur et la blancheur, l’insolence et la timidité, le plaisir et la frustration. Ils incarnent donc deux facettes contradictoires de notre personnalité. Avec les mots de la psychanalyse, on peut en effet dire qu’Arlequin laisse libre cours au « ça », c'est-à-dire à l’ensemble de nos désirs les plus fous, si fous qu’on ose à peine les avouer (toutes les choses vraiment mauvaises ou sales que nous ferions si nous étions tout-puissants), tandis que Pierrot est paralysé par le « surmoi », c'est-à-dire tous les interdits qu’on nous a appris quand nous étions enfants (la voix qui dit : « ça ne se fait pas »). Or, ce qu’a montré Sigmund Freud en élaborant la psychanalyse, c'est que chaque personne est divisée entre le ça et le surmoi, et que l’identité de chacun vient en grande partie de la façon dont il arrive à concilier la satisfaction de ses désirs et le respect des règles.
III. Une source d'inspiration inépuisable
La construction d’un duo est donc une façon efficace de toucher le public, ce qui explique qu’elle ait été si souvent utilisée.
Les spectacles de clown comportent souvent un clown blanc, ou clown triste, qui incarne la voix de la raison, et un auguste qui fait n’importe quoi.
En littérature, le duo formé par don Quichotte et Sancho Panza (doc.4) dans le roman de Miguel de Cervantès est devenu célèbre et a inspiré de nombreux artistes. Mais on peut aussi penser par exemple à Pantagruel et Panurge chez Rabelais (voir chapitre 4 du manuel de 5ème), ou à Vladimir et Estragon dans En attendant Godot de Samuel Beckett.
Le cinéma regorge d’exemples de duos mal assortis ; on peut citer par exemple Laurel et Hardy (doc. 1), Bourvil et Louis de Funès dans La grande vadrouille, Jacques Villeret et Thierry Lhermite dansLe dîner de cons. De même, la bande dessinée oppose des personnages dissemblables avec Astérix et Obélix (doc. 2), Tintin et le Capitaine Haddock, ou Léonard et son disciple, le cinéma d’animation avec Minus et Cortex, Tom et Jerry ou Titi et Grosminet, ou encore le théâtre avec l’exemple de Chevallier et Laspalès.
Les oppositions apparaissent également en littérature ; dans Des Souris et des hommes, le contraste physique et mental entre George et Lennie est net, et Steinbeck en joue puisqu’il a donné au gigantesque Lennie le nom de famille « Small » (petit en anglais), jeu de mots dont s’amuse Carlson (chapitre 2). La force de ce roman vient en partie de ce choix de Steinbeck de choisir deux personnages dont on pourrait se moquer (le texte 1 du chapitre pourrait être comique), pour ensuite amener le lecteur à s'identifier à ces personnages (texte 2) puis souffrir avec eux (texte 5). Le roman permet aux hommes d'apprendre à se comprendre mutuellement, parce qu'il montre au lecteur qu'un personnage comme Lennie, dont on pourrait être tenté de rire, et qui est exclu par la société, a en réalité une grandeur tragique (texte 4).
Menu
Page créée par lelivrescolaire
Le 04 Juillet 2011
Vocabulaire de la page
Annotations du document
- Ce document n'a pas d'annotation
- Ce document n'a pas d'annotation
- Ce document n'a pas d'annotation
- Ce document n'a pas d'annotation
- Ce document n'a pas d'annotation
- Ce document n'a pas d'annotation



