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Français 3e

Brevet en autocorrection

Andrée Chédid, Arrêt sur image

Texte à l'étude

 

- La guerre, c'est quoi maman ?
Au milieu du repas, l'enfant se leva brusquement de table, se rua vers sa mère, se hissa sur ses genoux. Se blottissant contre elle, il ferma les yeux après avoir tourné le dos à l'écran.
- La guerre, c'est quoi, c'est pour quoi ? répétait-il d'une voix épouvantée.
Ces armes, ces visages meurtris, ces gestes brutaux, ces corps sans vie, qui venaient envahir cette pièce colorée, paisible, bien à l'abri, prenaient soudain consistance. Il fallait qu'on lui explique ces images et la raison de tout cela.
- Retourne à ta place, Martin, gronda le père.
L'enfant se pelotonna contre la poitrine d'Agnès, lui encerclant la taille de ses deux bras.
Ils ne faisaient plus qu'un.
Martin n'avait aucune intention d'obéir à l'ordre de son père, aucune intention de quitter son refuge. Cette journée de juin se prolongeait agréablement. Le soleil était encore là ; tout respirait les vacances, les proches plaisirs de l'été. Désarçonné par l'obstination de son fils, Thomas n'insista pas.
 
Le visage blême, interrogateur, de Martin, inquiéta sa mère. L'enfant transpirait à grosses gouttes.
Elle essuya son front du revers de sa main, puis le couvrit de baisers. .
Depuis qu'il avait atteint ses six ans, un changement s'était opéré; Martin posait de plus en plus de questions. Des questions surprenantes, capitales.
Un matin c'était :
- Dieu est-il vraiment là-haut à s'occuper de nous ?
Une après-midi :
- La mort, c'est quand on s'en va et qu'on ne revient plus jamais ?
Une autre fois :
- Pourquoi les vieux ont des plis partout ? Est-ce qu'un jour tu seras comme ça, maman ? Et moi, un jour ?
Enfin, ce soir, soudain, cette nouvelle question, irrépressible, véhémente; l'arrachant à son repas.
Cette question étrange, incongrue, entre deux bouchées, entre une pub et l'autre, entre sport et mode, théâtre et cinéma…
Cette question qui, brutalement, le prenant à la gorge, déversait dans cette pièce sereine, tranquille, l'image télévisuelle dans toute sa réalité.
Durant les repas, Thomas, lui, ne résistait pas au défilé des images. Au début, lorsqu'elles lui semblaient trop rudes, trop brutales pour l'enfant, il zappait pour quelques instants.
Martin lui paraissant, chaque fois, indifférent ou distrait, il avait renoncé à ces brefs intervalles.
Thomas estimait qu'il fallait se tenir au courant de ce qui agitait le vaste monde.
Toutes ces nouvelles finissaient par s'absorber avec impassibilité et sagesse. On ne pouvait se laisser émouvoir ou déstabiliser par les malheurs de la planète. Aucun jour n'en était dépourvu ! Thomas, comme tant d'autres, avait ses soucis personnels, ses propres inquiétudes, auxquels il fallait faire face avant de se préoccuper du reste.
L'appartement, haut perché, donnait sur une superbe ville. Une cité en paix, depuis plus d'un demi-siècle. On pouvait y jouir du soleil,- des étoiles, sans que des bombes s'abattent. Profiter de son logement, sans craindre que ses murs ne s'écroulent.
Malgré les risques habituels, les difficultés, on pouvait - quoi que l'on dise - goûter à l’existence, à son quotidien, vivable, responsable, parfois exaltant. L'horreur d'une guerre, avec ses massacres, ses invasions, ses occupations, ne s'ajoutait pas aux problèmes personnels. Ici pour se défendre, agresser, se glorifier, le sang des guerres avait cessé de couler.
Thomas avait zappé jusqu'à ce que l'écran se transforme en personnages multicolores et rondouillards d'un dessin animé en vogue.
- Retourne à ta place, Martin. Finis ton dessert, reprit-il.
L'enfant ne broncha pas. Agnès fit signe à son mari de ne pas insister.
- C'était vrai, maman, ces images ?
- Rien que des images, dit-elle
- C'est pas des images ! répliqua Martin.
- Mais oui, des images, comme au cinéma.
- C'est pas du cinéma ! s'obstina l'enfant.
Il se redressa, délia ses bras et, posant ses mains sur les épaules de sa mère, son regard dans le sien :
- Tu mens… Tu dis pas le vrai.
- Regarde… c'est déjà autre chose, reprit-elle d'une voix rassurante.
L'enfant toujours sur ses genoux, elle l'aida à se retourner.
- Vois comme c'est beau, tu ne peux pas rater ça !
Le dessin animé venait de céder la place à une publicité qu'Agnès appréciait particulièrement. De ravissants bébés nageaient sous l'eau, s'élevaient dans les airs, composaient un ballet enchanteur. Limpide, l'eau jaillissait en geysers, en cascades. Les nombreux bébés, aux corps pulpeux, aux visages épanouis, évoluaient, frétillaient joyeusement dans l'immense piscine bleue.

Andrée Chedid, Arrêt sur image, recueil collectif Inventons la paix, 2000

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Profiter de son logement, sans craindre que ses murs ne s'&eacute;croulent.<br \/>Malgr&eacute; les risques habituels, les difficult&eacute;s, on pouvait - quoi que l'on dise - go&ucirc;ter &agrave; l&rsquo;existence, &agrave; son quotidien, vivable, responsable, parfois exaltant. L'horreur d'une guerre, avec ses massacres, ses invasions, ses occupations, ne s'ajoutait pas aux probl&egrave;mes personnels. Ici pour se d&eacute;fendre, agresser, se glorifier, le sang des guerres avait cess&eacute; de couler.<br \/>Thomas avait zapp&eacute; jusqu'&agrave; ce que l'&eacute;cran se transforme en personnages multicolores et rondouillards d'un dessin anim&eacute; en vogue.<br \/>- Retourne &agrave; ta place, Martin. Finis ton dessert, reprit-il.<br \/>L'enfant ne broncha pas. 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Liste des exercices

Exercice N°1 - Première partie : questions
Exercice N°2 - Première partie : réécriture
Exercice N°3 - Première partie : dictée
Exercice N°4 - Deuxième partie : expression écrite

Exercice

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Le 04 Juillet 2011

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