Jean Valjean a passé dix-neuf ans au bagne pour avoir volé un morceau de pain. Quelque temps après sa libération, alors qu'il est recherché pour un autre vol, il sauve deux enfants d'un incendie. Sous une autre identité, il s'installe dans cette ville où personne ne le connaît, où on l'accepte et le respecte de plus en plus. Huit ans après, il apprend qu'un certain Jean Valjean a été arrêté pour vol et se demande s'il doit ou non se manifester auprès de la police.
« Eh bien quoi ! se dit-il, de quoi est-ce que j'ai peur ? Qu'est-ce que j'ai à songer comme cela ? Me voilà sauvé. Tout est fini. […] Après tout, s'il y a du mal pour quelqu'un, ce n'est aucunement de ma faute. C'est la providence1 qui a tout fait. C'est qu'elle veut cela apparemment ! Ai-je le
droit de déranger ce qu'elle arrange ? Qu'est-ce que je demande à présent ? De quoi est-ce que je vais me mêler ? Cela ne me regarde pas. Comment ! Je ne suis pas content ! Mais qu'est-ce qu'il me faut donc ? Le but auquel j'aspire2 depuis tant d'années, le songe de mes nuits, l'objet de mes prières au ciel, la sécurité, je l'atteins ! C'est Dieu qui le veut. Je n'ai rien à faire contre la volonté de Dieu. Et pourquoi Dieu le veut-il ? Pour que je continue ce que j'ai commencé, pour que je fasse le bien, pour que je sois un jour un grand et encourageant exemple, pour qu'il soit dit qu'il y a eu enfin un peu de bonheur attaché à cette pénitence3 que j'ai subie et à cette vertu où je suis revenu ! […] »
Il continua de se questionner. Il se demanda sévèrement ce qu'il avait entendu4 par ceci : « Mon but est atteint ! » Il se déclara que sa vie avait un but en effet. Mais quel but ? Cacher son nom ? tromper la police ? Était-ce pour une chose si petite qu'il avait fait tout ce qu'il avait fait ? Est-ce qu'il n'avait pas un autre but, qui était le grand, qui était le vrai ? Sauver, non sa personne, mais son âme. Redevenir honnête et bon. Être un juste ! Est-ce que ce n'était pas là surtout, là uniquement, ce qu'il avait toujours voulu, ce que l'évêque lui avait ordonné ? Fermer la porte à son passé ? Mais il ne la fermait pas, grand Dieu ! Il la rouvrait en faisant une action infâme ! Mais il redevenait un voleur, et le plus odieux des voleurs ! Il volait à un autre son existence, sa vie, sa paix, sa place au soleil ! Il devenait un assassin ! Il tuait, il tuait moralement un misérable homme, il lui infligeait cette affreuse mort vivante, cette mort à ciel ouvert, qu'on appelle le bagne !